Scène III



(PASQUIN, DAMON)

DAMON
Il faut avouer que tu abuses furieusement de ma patience : sais-tu la valeur des mauvais discours que tu viens de tenir, et qu'à la place du Chevalier, je refuserais de jouer davantage ?

PASQUIN
C'est que vous avez du cœur, et lui de l'adresse.

DAMON
Mais pourquoi t'obstines-tu à soutenir qu'il gagnera ?

PASQUIN
C'est qu'il voudra gagner.

DAMON
T'a-t-on dit quelque chose de lui ? T'a-t-on donné quelque avis ?

PASQUIN
Non, je n'en ai point reçu d'autre que de sa mine ; c'est elle qui m'a dit tout le mal que j'en sais.

DAMON
Tu extravagues.

PASQUIN
Monsieur, je m'y ferais hacher, il n'y a point d'honnête homme qui puisse avoir ce visage-là : Lisette, en le voyant ici, en convenait hier avec moi.

DAMON
Lisette ? Belle autorité !

PASQUIN
Belle autorité ! C'est pourtant une fille qui, du premier coup d'œil, a senti tout ce que je valais.

DAMON (, riant et partant.)
Ah ! ah ! ah ! Tu me donnes une grande idée de sa pénétration ; je vais chez mon banquier, c'est aujourd'hui jour de poste, ne t'éloigne pas.

PASQUIN
Arrêtez, Monsieur, on nous a interrompus, je ne vous ai pas quand je veux, et mes ordres portent aussi, attendu cette légèreté d'esprit dont je vous ai parlé, que je tiendrai la main à ce que vous exécutiez tout ce que Monsieur votre père vous a dit de faire, et voici un petit agenda où j'ai tout écrit. (Il lit.)
Liste des articles et commissions recommandés par Monsieur Orgon à Monsieur Damon son fils aîné, sur les déportements, faits, gestes, et exactitude duquel il est enjoint à moi Pasquin, son serviteur, d'apporter mon inspection et contrôle.

DAMON (, riant.)
Inspection et contrôle !

PASQUIN
Oui, Monsieur, ce sont mes fonctions ; c'est, comme qui dirait, gouverneur.

DAMON
Achève.

PASQUIN
Premièrement. Aller chez Monsieur Lourdain, banquier, recevoir la somme de… Le cœur me manque, je ne saurais la prononcer. La belle et copieuse somme que c'était ! Nous n'en avons plus que les débris ; vous ne vous êtes que trop ressouvenu d'elle, et voilà l'article de mon mémoire le plus maltraité.

DAMON
Finis, ou je te laisse.

PASQUIN
Secondement. Le pupille ne manquera de se transporter chez Monsieur Raffle, procureur, pour lui remettre des papiers.

DAMON
Passe, cela est fait.

PASQUIN
Troisièmement. Aura soin le sieur Pasquin de presser le sieur Damon…

DAMON
Parle donc, maraud, avec ton sieur Damon.

PASQUIN
Style de précepteur… De presser le sieur Damon de porter une lettre à l'adresse de Madame… Attendez… ma foi, c'est Madame Dorville, rue Galante, dans la rue où nous sommes.

DAMON
Madame Dorville : est-ce là le nom de l'adresse ? je ne l'avais pas seulement lue. Eh ! parbleu ! ce serait donc la mère de Constance, Pasquin ?

PASQUIN
C'est elle-même, sans doute, qui loge dans cette maison, d'où elle passe dans le jardin de votre hôtel. Voyez ce que c'est, faute d'exactitude, nous négligions la lettre du monde la plus importante, et qui va nous donner accès dans la maison.

DAMON
J'étais bien éloigné de penser que j'avais en main quelque chose d'aussi favorable ; je ne l'ai pas même sur moi, cette lettre, que je ne devais rendre qu'à loisir. Mais par où mon père connaît-il Madame Dorville ?

PASQUIN
Oh ! pardi, depuis le temps qu'il vit, il a eu le temps de faire des connaissances.

DAMON
Tu me fais grand plaisir de me rappeler cette lettre ; voilà de quoi m'introduire chez Madame Dorville, et j'irai la lui remettre au retour de chez mon banquier : je pars, ne t'écarte pas.

PASQUIN (, d'un ton triste.)
Monsieur, comme vous en rapporterez le reste de votre argent, je vous demande en grâce que je le voie avant que vous le jouiez, je serais bien aise de lui dire adieu.

DAMON (, en s'en allant.)
Je me moque de ton pronostic.

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