Un oiseau solitaire aux bizarres couleursEst venu se poser sur une enfant ; mais elle,Arrachant son plumage où le prisme étincelle,De toute sa parure elle fait des douleurs ;Et le duvet moelleux, plein d’intimes chaleurs,Épars, flotte au doux vent d’une...
Errante, elle demande aux enfants d’alentourUne fleur qu’elle a vue un jour en Allemagne,Frêle, petite et sombre, une fleur de montagne.Au parfum pénétrant comme un aveu d’amour.Elle a fait ce voyage, et depuis son retourL’incurable langueur du souvenir la gagne...
Faites-vous de ces vers un intime entretien,Pardonnez-moi tous ceux où, pour la renommée,J’ai pu chanter l’amour sans vous avoir nommée,Où j’ai mis plus du cœur des autres que du mien.Mais à d’autres que vous ceux-ci ne diraient rien :La tendresse...
Toutes, portant l’amphore, une main sur la hanche,Théano, Callidie, Amymone, Agavé,Esclaves d’un labeur sans cesse inachevé,Courent du puits à l’urne où l’eau vaine s’épanche.Hélas ! le grès rugueux meurtrit l’épaule blanche,Et le bras faible est las du fardeau soulevé :«...
Pour vous, enfants, le monde est une nouveauté ;De leur nid vos vertus, colombes inquiètes,Regardent en tremblant les printanières fêtesEt cherchent le secret d’y vivre en sûreté.Le voici : n’aimez l’or que pour sa pureté ;N’aimez que la candeur dans...
Que n’ai-je un peu de voix ! J’ai le cruel ennuiDe sentir mon poème en ma poitrine éclore,Et de ne pouvoir pas, plus créateur encore,Comme j’ai mis mon cœur, mettre mon souffle en luiLe chant aérien laisse, après qu’il a...
Pour elle désormais je veux être si bon,Si bon, qu’elle se sache aveuglément chérie ;Je ne lui dirai plus : « Il faut, » mais : « Je t’en prie… »Et je prendrai les torts, lui laissant le pardon.Mais quel...
Quand on a tant aimé, c’est un rude réveil !Tu t’es cru dans un nid semblable aux nids des haies,Caché, sûr et profond. Vain songe ! Tu t’effraiesD’avoir osé dormir ce dangereux sommeil.La foi, bonne ou mauvaise, a donc un...
Beauté qui rends pareils à des temples les corps,Es-tu donc à ce point par les dieux conspuéeDe descendre du ciel sur la prostituée,De prêter ta splendeur vivante à des cœurs morts ?Faite pour revêtir les cœurs chastes et forts,D’habitants à...
Le cœur n’est pas fragile, il est fait d’or solide :Plût aux dieux que, pareil à l’amphore de grès,Il ne servît qu’un temps et fût poussière après !Mais il ne s’use point, ô douleur ! il se vide !Au bord,...
Le soldat frappé tombe en poussant de grands cris ;On l’emporte ; le baume assainit la blessure,Elle se ferme un jour ; il marche, il se rassure,Et, par un beau soleil, il croit ses maux guéris.Mais, au premier retour d’un...
Que n’ai-je appris l’amour sous un regard moins beau !Je n’aurais pas traîné si longtemps sur la terreCet âpre souvenir, le seul que rien n’altère,Et qui, le plus lointain, me soit toujours nouveau.Hélas ! je ne peux pas souffler comme...
Ceux qui sont morts d’amour ne montent pas au ciel :Ils n’auraient plus les soirs, les sentiers, les ravines,Et ne goûteraient pas, aux demeures divines,Un miel qui du baiser pût effacer le miel.Ils ne descendent pas dans l’enfer éternel :Car...
S’il n’était rien de bleu que le ciel et la mer,De blond que les épis, de rose que les roses,S’il n’était de beauté qu’aux insensibles choses,Le plaisir d’admirer ne serait point amer.Mais avec l’océan, la campagne et l’éther,Des formes d’un...
Ils m’ont dit : « Le secret est la marque des forts :Tu n’as pas respecté la peine de ta vie,Tu ne l’as point aux yeux stoïquement ravie. »Ah ! combien mes aveux m’ont coûté plus d’efforts !Pour sauver une...
Vrai Dieu, si quelque part dans un monde écartéJ’eusse grandi tout seul, nourri par une chèvre,Sans maîtres, bégayant du cœur et de la lèvre,Par l’esprit et les yeux épelant la clarté,J’aurais pu dans tes bras jouir en libertéDes robustes plaisirs...
Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs !Ma cruelle raison veut que je les contienne.Ni les vœux suppliants d’une mère chrétienne,Ni l’exemple des saints, ni le sang des martyrs,Ni mon besoin d’aimer, ni mes grands repentirs,Ni mes pleurs,...
Le Phédon jette en l’âme un céleste reflet,Mais rien n’est plus suave au cœur que l’Évangile.Délicat embaumeur de la raison fragile,Il sent la myrrhe, il coule aussi doux que le lait.Dans ses pures leçons rien n’est prouvé ; tout plaît...
La Grande Ourse, archipel de l’océan sans bords,Scintillait bien avant qu’elle fût regardée,Bien avant qu’il errât des pâtres en Chaldée,Et que l’âme anxieuse eût habité les corps ;D’innombrables vivants contemplent depuis lorsSa lointaine lueur aveuglément dardée ;Indifférente aux yeux qui...
Quelqu’un m’est apparu très loin dans le passé :C’était un ouvrier des hautes Pyramides,Adolescent perdu dans ces foules timidesQu’écrasait le granit pour Chéops entassé.Or ses genoux tremblaient ; il pliait, harasséSous la pierre, surcroît au poids des cieux torrides ;L’effort...
J’ai deux tentations, fortes également,Le duvet de la rose et le crin du cilice :Une rose du moins qui jamais ne se plisse,Un cilice qui morde opiniâtrement ;Car les répits ne font qu’attiser le tourment,Et le plus léger trouble est...
Chaque nuit, tourmenté par un doute nouveau,Je provoque le sphinx, et j’affirme et je nie…Plus terrible se dresse aux heures d’insomnieL’inconnu monstrueux qui hante mon cerveau.En silence, les yeux grands ouverts, sans flambeau,Sur le géant je tente une étreinte infinie,Et...
Pascal ! pour mon salut à quel dieu dois-je croire ?— Tu doutes ? crois au mien, c’est le moins hasardeux,Il est ou non : forcé d’avouer l’un des deux,Parie. À l’infini court la rouge ou la noire.Tu risques le...
Entre mille débris au hasard amassés,Un Christ en vieil ivoire, exposé dans la rue,Jette l’adieu suprême à sa foi disparueEt sent fuir ses genoux infiniment lassés.En face, une Vénus, gloire des arts passés,Sort de la draperie à ses flancs retenue,Naturelle...
Le dieu du laboureur est comme un très vieux roiDe chair et d’os, seigneur du champ qu’il ensemence ;Le dieu de son curé règne aussi, mais immense,Trois fois unique, esprit, fils et père de soi ;Le déiste contemple un pur...
C’était un homme doux, de chétive santé,Qui, tout en polissant des verres de lunettes,Mit l’essence divine en formules très nettes,Si nettes que le monde en fut épouvanté.Ce sage démontrait avec simplicitéQue le bien et le mal sont d’antiques sornettes,Et les...
Vous êtes ignorants comme moi, plus encore,Innombrables soleils ! La raison de vos loisVous échappe, et, soumis, vous prodiguez sans choixLes vibrantes clartés dont l’abîme se dore.Tu ne sais rien non plus, rose qui viens d’éclore,Et vous ne savez rien,...
Un de mes grands péchés me suivait pas à pas,Se plaignant de vieillir dans un lâche mystère ;Sous la dent du remords il ne se pouvait taire,Et parlait haut tout-seul quand je n’y veillais pas.Voulant du lourd secret dont je...
Le voyageur, debout sur la plus haute cime,À travers le rideau d’une rose vapeur,Mesure avec la sonde immense de la peurSous ses genoux tremblants la fuite de l’abîmeDe ce besoin de voir téméraire victime,Du haut de la raison je sonde...
La blanche Vérité dort au fond d’un grand puits.Plus d’un fuit cet abîme ou n’y prend jamais garde ;Moi, par un sombre amour, tout seul je m’y hasarde,J’y descends à travers la plus noire des nuits.Et j’entraîne le câble aussi...
L’homme qu’on a cru mort, de son sommeil profondS’éveille. Un frisson court dans sa chair engourdie ;Il appelle. Personne ! Et sa plainte assourdieLui semble retomber d’un étrange plafond.Seul dans le vide épais que les ténèbres font,Il écoute, et, roulant...
Ni l’amour ni les dieux ! Ce double mal nous tue.Je ne poursuivrai plus la guêpe du baiser,Et, las d’approfondir, je veux me reposerDe l’ingrate besogne où mon front s’évertue.Ni l’amour ni les dieux ! Qu’enfin je m’habitueÀA ne sentir...
Je passerai l’été dans l’herbe, sur le dos,La nuque dans les mains, les paupières mi-closes,Sans mêler un soupir à l’haleine des rosesNi troubler le sommeil léger des clairs échos.Sans peur je livrerai mon sang, ma chair, mes os,Mon être, au...
Quand on est sur la terre étendu sans bouger,Le ciel paraît plus haut, sa splendeur plus sereine ;On aime à voir, au gré d’une insensible haleine,Dans l’air sublime fuir un nuage léger ;Il est tout ce qu’on veut : la...
Je n’entends que le bruit de la rive et de l’eau,Le chagrin résigné d’une source qui pleureOu d’un rocher qui verse une larme par heure,Et le vague frisson des feuilles de bouleau.Je ne sens pas le fleuve entraîner le bateau,Mais...
Il fait grand vent, le ciel roule de grosses voix,Des géants de vapeur y semblent se poursuivre,Les feuilles mortes fuient avec un bruit de cuivre,On ne sait quel troupeau hurle à travers les boisEt je ferme les yeux et j’écoute....
J’ai salué le jour dès avant mon réveil ;Il colorait déjà ma pesante paupière,Et je dormais encor, mais sa rougeur premièreA visité mon âme à travers le sommeil.Pendant que je gisais immobile, pareilAux morts sereins sculptés sur les tombeaux de...
Je veux de songe en songe avec toi fuir sans trêveLe sol avare et froid de la réalité :Le rêve offre toujours une hospitalitéSereine et merveilleuse à l’âme qu’il soulève.Et, tu l’as dit, ce monde, après tout, n’est qu’un rêve,Fantôme...
Ceux qui ne sont pas nés, les peuples de demain,Entendent vaguement, comme de sourds murmures,Les grands coups de marteaux et les grands chocs d’armuresEt tous les battements des pieds sur le chemin.Ce tumulte leur semble un immense festin,Dans un doux...
Grand ciel, tu m’es témoin que j’étais tout enfantQuand par témérité j’ai demandé des ailes ;Convoitant de si bas les voûtes éternelles,Mes vœux n’altéraient pas ton calme triomphant.Je me sentais mourir dans un air étouffant,Ciel pur ! et j’aspirais à...
Heureux l’enfant qui meurt dans sa septième annéeAvant l’âge où le cœur doit saigner pour jouir ;Qui meurt de défaillance, en regardant bleuirSous les orangers d’or la Méditerranée !On ne tient plus son âme aux leçons enchaînée,Et, libre de s’éteindre,...
Le rêve, serpent traître éclos dans le duvet,Roule autour de mes bras une flatteuse entrave,Sur mes lèvres distille un philtre dans sa bave,Et m’amuse aux couleurs changeantes qu’il revêt.Depuis qu’il est sorti de dessous mon chevet,Mon sang glisse figé comme...
Durant que je vivais, ainsi qu’en plein désert,Dans le rêve, insultant la race qui travaille,Comme un lâche ouvrier ne faisant rien qui vailleS’enivre et ne sait plus à quoi l’outil lui sert,Un soupir, né du mal autour de moi souffert,M’est...
Viens, ne marche pas seul dans un jaloux sentier,Mais suis les grands chemins que l’humanité foule ;Les hommes ne sont forts, bons et justes, qu’enfouieIls s’achèvent ensemble, aucun d’eux n’est entier.Malgré toi tous les morts t’ont fait leur héritier ;La...
Le laboureur m’a dit en songe : Fais ton pain,Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème.Le tisserand m’a dit : Fais tes habits toi-même.Et le maçon m’a dit : Prends ta truelle en main.Et seul, abandonné de...
Atlas porte le monde, et, les poings sur les reins,Suant, le front plissé, le sang à la narine ;Il pleure, et dans le creux de sa grande poitrineAppuie en gémissant sa barbe aux rudes crins.« Debout ! forgez des socs,...
Inventeur de la roue, inconnu demi-dieu,Qui le premier, ployant un souple et ferme érable,Créas cette œuvre antique, œuvre à jamais durable,Ce beau cercle qui porte un astre en son milieu !Par Orphée et par toi, par la lyre et l’essieu,L’espace...
Nous avons oublié combien la terre est dure :Au pas lent de nos bœufs le fer tranchant du socL’entame en retournant le chaume et la verdure,La divise, et soulève un gros et large bloc.Ce labeur dont les mains saignaient, le...
La forge fait son bruit, pleine de spectres noirs.Le pilon monstrueux, la scie âpre et stridente,L’indolente cisaille atrocement mordante,Les lèvres sans merci des fougueux laminoirs,Tout hurle, et dans cet antre, où les jours sont des soirsEt les nuits des midis...
Qu’est-ce tranchant de fer souple, affilé, pointu ?Ce ne sont pas les flancs de la terre qu’il fouille,Ni les pierres qu’il fend, ni les bois qu’il dépouille.Quel art a-t-il servi, quel fléau combattu ?Est-ce un outil ? Non pas !...
Tant que vous marcherez sous le soleil des plaines,Par les mauvais chemins poussant les lourds canons,O frères, dont les rois ne savent pas les noms,Et qui ne savez rien de leurs subtiles haines ;Tant qu’au hasard frappés par les armes...
Les lignes du labour dans les champs en automneFatiguent l’œil, qu’à peine un toit fumant distrait,Et la voûte du ciel tout entière apparaît,Bornant d’un cercle nu la plaine monotone.En des âges perdus dont la vieillesse étonneLà même a dû grandir...
Le fond de l’océan ravit l’œil des sondeurs :Mystérieux printemps, Éden multicoloreQui tressaille en silence et ne cesse d’écloreAux frais courants, zéphyrs des glauques profondeurs.Lourds oiseaux d’un ciel vert, d’innombrables rôdeurs,Dans les enlacements d’une vivante flore,Et sous un jour voilé...
Il est donc vrai ! la terre est si vieille ! Oh ! raconteComment elle a trouvé son solide contour,Le vaporeux chaos, sa lutte avec le jour,L’universelle mer, le sol herbeux qui monte,L’affreux serpent ailé, le pesant mastodonte,Puis l’air pur,...
Elle part, mais je veux, à mon amour fidèle,La garder tout entière en un pieux portrait,Portrait naïf où rien ne me sera soustraitDes grâces, des défauts, chers aussi, du modèle.Arrière les pinceaux ! sur la toile cruelleLe profane idéal du...
Entouré de flacons, d’étranges serpentins,De fourneaux, de matras aux encolures torses,Le chimiste, sondant les caprices des forces,Leur impose avec art des rendez-vous certains.Il règle leurs amours jusque-là clandestins,Devine et fait agir leurs secrètes amorces,Les unit, les provoque à de brusques...
Il est tard ; l’astronome aux veilles obstinées,Sur sa tour, dans le ciel où meurt le dernier bruit,Cherche des îles d’or, et, le front dans la nuit,Regarde à l’infini blanchir des matinées ;Les mondes fuient pareils à des graines vannées...
Du pôle il va tenter les merveilleux hivers ;Il part, le grand navire ! Une puissante enflureAu souffle d’un bon vent lève et tend la voilureSur trois beaux mâts portant neuf vergues en travers.Il est parti. Là-bas, au soleil, dans...
Pour une heure de joie unique et sans retour,De larmes précédée et de larmes suivie,Pour une heure tu peux, tu dois aimer la vie :Quel homme, une heure au moins, n’est heureux à son tour ?Une heure de soleil fait...
Ne meurs pas encore, ô divin Désir, Qui sur toutes chosesVas battant de l’aile et deviens plaisir Dès que tu te poses.Rôdeur curieux, es-tu las d’ouvrir Les lèvres, les roses ?N’as-tu désormais rien à découvrir Au pays des causes ?Couvre...
Ami, la passion du Verbe et de ses loisNous obsède tous deux. Toi, d’une oreille austère,Tu scrutes savamment le son dépositaireDu génie et du cœur des hommes d’autrefois ;Tu sais sur quel passage appuie ou court la voix,Sous quelle fixe...
Augias, roi d’Élis, avait trois mille bœufs.Plein d’aise en les voyant, il chérissait en euxLe bien qu’avaient accru ses longs jours économes.Mais le Destin jaloux en veut au bien des hommes :Les murs où s’abritait le mugissant bétail,Désertés, n’étaient plus...
L’air doux n’est troublé d’aucun bruit,Il est midi, Parme est tranquille ;Je ne rencontre dans la villeQu’un abbé que son ombre suit.Sa redingote fait soutaneEt lui tombe jusqu’aux talons.Il porte un feutre aux bords très-longs,Culotte courte et grande canne.Cet abbé...
Avant le lever du soleil,Quand aux yeux il n’apporte encoreQu’un pressentiment de l’aurore,Et qu’il blanchit plus qu’il ne doreLes champs émus d’un lent réveil,Au jour qui commence de croître,La vitre luit sous les barreaux,Et les colonnettes du cloîtreSentent l’ombre des...
Au-dessus du tombeau trône un guerrier nu-têteQui dresse un front de roi sur un buste d’athlète.Tuniques et manteaux jusqu’aux hanches tombésLaissent voir la poitrine aux grands muscles bombés,Virils témoins d’un âge où la force est bien-mûre,Et, sous le beau travail...
Bienheureuse la destinéeD’un enfant grec du monde ancien !Fruit d’un amoureux hyménée,Il est gai d’une joie innée,Et deux beaux sangs ont fait le sien.C’est Pan, bénévole et farouche,Qui forme son cœur et sa voix :Il lui met la flûte à...
Dès l’aube, au vallon de Tempé,Eros jouait avec Zéphire ;Le meilleur de ses traits — le pire ! —De son carquois d’or est tombé ;Ce trait en eut l’aile brisée ;Mais plus terrible, aux fleurs pareil,Il luit comme elles au...
Il est au bord du Tibre un chaos de bâtissesPlus noires au soleil que les cyprès la nuit,Et qui, plongeant leur pied dans l’eau jaune qui fuit,Y trempent constamment leur frange d’immondices.Une gargouille en sort, et, le long du gros...
La lune, merveilleuse et claire, grandissait,Et, pendant que d’une ombre oblique s’emplissait,Du fond jusques au bord, le colossal cratère,Sereine elle montait, transfigurant la terreEt mêlant à cette ombre une vapeur d’azur.Minuit, le Colisée, un firmament très-pur !Nous montâmes, guidés au...
On a bâti là, plus réelQue l’échelle du patriarche,Un escalier dont chaque marcheEst vraiment un pas vers le ciel.Dans la nature tout entièreL’architecte prit à son gréPour cet édifice sacréLa plus glorieuse matière :Il prit des marbres sans rivaux,Fragments de...
Au temps rude et stoïque où l’on savait mourirSans plus rien regretter et sans plus rien attendreOù l’on brûlait les morts, ne gardant que leur cendre,Afin que rien d’humain n’eût l’affront de pourrir ;Avant que pour jamais la nuit des...
À Rome, le mardi, se rendent au marché,Pour vendre leur poisson dans le Tibre pêché,Les grands paysans bruns et les filles trapues.Ils ont fait leur abri de deux voûtes rompues,Dont l’une dans sa chute a longtemps hésité,Et par un vieil...
Le long des corridors aux murailles de pierre,Les marbres déterrés et dégagés du lierreOffrent leur grand désastre à la pitié des yeux.Peuple autrefois sacré de héros et de dieux,Ils tombèrent, gardant leur attitude auguste.La chute a fait rouler la tête...
Ce qui rend les villas charmantes,C’est, plus encor que les gazons,Et la grâce des horizons,Et le rêve des eaux dormantes,C’est, plus que l’air délicieuxEt le vert sombre des vieux arbres,C’est le candide éclat des marbresSur l’azur intense des cieux :Ceux...
Au mois de novembre, à midi,Je foulais cette large placeAu sol vague, formant terrasseSur la campagne à l’infini.À gauche, un aqueduc s’allongePar-dessus les plis du désertEt dans les montagnes se perdAussi loin que le regard plonge ;Vieil échanson que n’use...
Le dimanche, au Borgo, les femmes et les filles,Lasses d’avoir, six jours, traîné sous des guenilles,Étalent bravement un linge radieux.Ce n’est plus le costume éclatant des aïeux :Quand le peuple vieillit, l’habit se décolore ;Pourtant le rouge vif les réjouit...
Nous aimons à rôder sur la place Navone.Ah ! le pied n’y bat point l’asphalte monotone,Mais un rude pavé, houleux comme une mer.Des maraîchers y font leurs tentes tout l’hiver,Et les enfants, l’été, s’ébattent dans l’eau bleue,Sous le triton qui...
On voit dans les sombres écolesDes petits qui pleurent toujours ;Les autres font leurs cabrioles,Eux, ils restent au fond des cours.Leurs blouses sont très bien tirées,Leurs pantalons en bon état,Leurs chaussures toujours cirées ;Ils ont l’air sage et délicat.Les forts...
À vingt ans on a l’œil difficile et très fier :On ne regarde pas la première venue,Mais la plus belle ! Et, plein d’une extase ingénue,On prend pour de l’amour le désir né d’hier.Plus tard, quand on a fait l’apprentissage...
Dans le mortel soupir de l’automne, qui frôle Au bord du lac les joncs frileux,Passe un murmure éteint : c’est l’eau triste et le saule Qui se parlent entre eux.Le saule : « Je languis, vois ! Ma verdure tombe...
J’aime les grottes où la torcheEnsanglante une épaisse nuit,Où l’écho fait, de porche en porche,Un grand soupir du moindre bruit.Les stalactites à la voûtePendent en pleurs pétrifiésDont l’humidité, goutte à goutte,Tombe lentement à mes pieds.Il me semble qu’en ces ténèbresRègne...
On connaît toujours trop les causes de sa peine,Mais on cherche parfois celles de son plaisir ;Je m’éveille parfois l’âme toute sereine,Sous un charme étranger que je ne peux saisir.Un ciel rose envahit mon être et ma demeure,J’aime tout l’univers,...
C’est une grande allée à deux rangs de tilleuls.Les enfants, en plein jour, n’osent y marcher seuls, Tant elle est haute, large et sombre.Il y fait froid l’été presque autant que l’hiver ;On ne sait quel sommeil en appesantit l’air,...
Dans un flot de gaze et de soie,Couples pâles, silencieux,Ils tournent, et le parquet ploie,Et vers le lustre qui flamboieS’égarent demi-clos leurs yeux.Je pense aux vieux rochers que j’ai vus en Bretagne,Où la houle s’engouffre et tourne, jour et nuit,Du...
Aux étoiles j’ai dit un soir :« Vous ne paraissez pas heureuses ;Vos lueurs, dans l’infini noir,Ont des tendresses douloureuses ;« Et je crois voir au firmamentUn deuil blanc mené par des viergesQui portent d’innombrables ciergesEt se suivent languissamment.« Êtes-vous...
Dans les serres silencieusesOù l’hiver invite à s’asseoir,Sous un jour blême comme un soirFument les plantes précieuses.L’une, raide, élançant tout droitSa tige aux longues feuilles sèches,Darde au plafond, comme des flèches,Les pointes d’un calice étroit.Une autre, géante à chair grasse,Que...
Va, ne nous plaignons pas de nos heures d’angoisse.Un trop facile amour n’est pas sans repentir ;Le bonheur se flétrit, comme une fleur se froisseDès qu’on veut l’incliner vers soi pour la sentir.Regarde autour de nous ceux qui pleuraient naguèreLes...
Enfant sur la terre on se traîne,Les yeux et l’âme émerveillés,Mais, plus tard, on regarde à peineCette terre qu’on foule aux pieds.Je sens déjà que je l’oublie,Et, parfois, songeur au front las,Je m’en repens et me rallieAux enfants qui vivent...
J’ai mal placé mon cœur, j’aime l’enfant d’un autre ;Et c’est pour m’exploiter qu’il fait le bon apôtre, Ce petit traître ! Je le sais.Sa mère, quand je viens, me devine, et l’appelle,Sentant que je suis là pour lui plus...
Au temps où les plaines sont vertes,Où le ciel dore les chemins,Où la grâce des fleurs ouvertesTente les lèvres et les mains,Au mois de mai, sur sa fenêtre,Un jeune homme avait un rosier ;Il y laissait les roses naîtreSans les...
Je veux lui dire quelque chose, Je ne peux pas ;Le mot dirait plus que je n’ose, Même tout bas.D’où vient que je suis plus timide Que je n’étais ?Il faut parler, je m’y décide… Et je me tais.Les aveux...
Toi qui fleuris ce que tu touches,Qui, dans les bois, aux vieilles souches Rends la vigueur,Le sourire à toutes les bouches, La vie au cœur ;Qui changes la boue en prairies,Sèmes d’or et de pierreries Tous les haillons,Et jusqu’au seuil...
Je plains les exilés qui laissent derrière euxL’amour et la beauté d’une amante chérie ;Mais ceux qu’elle a suivis au désert sont heureux :Ils ont avec la femme emporté la patrie.Ils retrouvent le jour de leur pays natalDans la clarté...
Oui, je sais qu’elle est la plus belle,La reine du bal, je le sais ;Mais je suis un vaincu rebelle,Je ne la servirai jamais.Que pour la contempler en face,Patient, j’attende mon tour,Et qu’humblement je prenne placeAu long défilé de sa...
Femmes, vous blasphémez l’amour, quand d’aventureUn seul rebelle insulte à votre royauté ;Ah ! C’est un pire affront qu’en silence elle endureLa jeune fille à qui la marâtre natureA dénié sa gloire et son droit : la beauté !L’amour ne...
Des saisons la plus désiréeEt la plus rapide, ô printemps,Qu’elle m’est longue, ta durée !Tu possèdes mon adorée, Et je l’attends !Ton azur ne me sourit guère,C’est en hiver que je la vois ;Et cette douceur éphémère,Je ne l’ai dans...
Les grands appartements qu’elle habite l’hiverSont tièdes. Aux plafonds, légers comme l’éther, Planent d’amoureuses peintures.Nul bruit ; partout les voix, les pas sont assoupisPar la laine opulente et molle des tapis Et l’ample velours des tentures.Aux fenêtres, dehors, la grêle...
Un soir, vaincu par le labeurOù s’obstine le front de l’homme,Je m’assoupis, et dans mon sommeM’apparut un bouton de fleur.C’était cette fleur qu’on appellePensée ; elle voulait s’ouvrir,Et moi je m’en sentais mourir :Toute ma vie allait en elle.Echange invisible...
Une muse, immobile et la tête penchée,Ne chantait plus ; la lyre en soupirait d’ennui,Et, se plaignant aux doigts de n’être plus touchée,Disait : « Quelle torpeur vous enchaîne aujourd’hui ?« Je ne puis rien sans vous, réveillez-vous, doigts roses,L’air...
En mars, quand s’achève l’hiver,Que la campagne renaissanteRessemble à la convalescenteDont le premier sourire est cher ;Quand l’azur, tout frileux encoreEst de neige éparse mêlé,Et que midi, frais et voilé,Revêt une blancheur d’aurore ;Quand l’air doux dissout la torpeurDes eaux...
Le dimanche, au salon, pêle-mêle se rueDes bourgeois ébahis la bizarre cohueQui s’en vient, chaque année, à la foire des arts,Vainement amuser ses aveugles regards.Ainsi devant le beau, dont il ne s’émeut guère,L’obscur faiseur de gloire appelé le vulgaireVa, la...
La mer pousse une vaste plainte,Se tord et se roule avec bruit,Ainsi qu’une géante enceinteQui des grandes douleurs atteinte,Ne pourrait pas donner son fruit.Et sa pleine rondeur se lèveEt s’abaisse avec désespoir.Mais elle a des heures de trêve :Alors sous...
J’ai vu, tels que des morts réveillés par le glas,Les moines, lampe en main, se ranger en silence,Puis pousser, comme un vol de corbeaux qui s’élance,Leurs noirs miserere qui plaisent au cœur las.Le néant dans le cloître a sonné sous...
Voyager seul est triste, et j’ai passé la nuit Dans une étrange hôtellerie.À la plus vieille chambre un enfant m’a conduit, De galerie en galerie.Je me suis étendu sur un grand lit carré Flanqué de lions héraldiques ;Un rideau blanc...
Il est plus d’un silence, il est plus d’une nuit,Car chaque solitude a son propre mystère :Les bois ont donc aussi leur façon de se taireEt d’être obscurs aux yeux que le rêve y conduit.On sent dans leur silence errer...
Femme, cette colombe au col rose et mouvant,Que ta bouche entr’ouverte baise,Ne l’avait pas sentie humecter si souventSon bec léger qui vibre d’aise.Elle n’avait jamais reçu de toi tout basLes noms émus que tu lui donnes,Ni jamais de tes doigts,...
Le poète naïf, qui pense avant d’écrire,S’étonne, en ce temps-ci, des choses qui font rire.Au théâtre parfois il se tourne, et, voyantLa gaîté des badauds qui va se déployant,Pour un plat calembour, des loges au parterre,Il se sent tout à...
Une eau croupie est un miroirPlus fidèle encor qu’une eau pure,Et l’image la transfigure,Prêtant ses couleurs au fond noir.Aurore, colombe et nuée,y réfléchissent leur candeur,Et du firmament la grandeurN’y semble pas diminuée.À fleur de ce cloaque épaisLes couleuvres et les...
Seras-tu de l’amour l’éternelle pâture ? À quoi te sert la volonté,Si ce n’est point, ô cœur, pour vaincre ta torture,Et dans la paix enfin, plus fort que la nature, T’asseoir sur le désir dompté ;Ainsi qu’un bestiaire, après la...
Les criminels parfois ne sont pas les méchants,Mais ceux qui n’ont jamais pu connaître en leur vieNi le libre bonheur des bêtes dans les champs,Ni la sécurité de la règle suivie.Que d’amour ténébreux sans lit et sans foyer !Que de...
Ne jamais la voir ni l’entendre,Ne jamais tout haut la nommer,Mais, fidèle, toujours l’attendre, Toujours l’aimer.Ouvrir les bras et, las d’attendre,Sur le néant les refermer,Mais encor, toujours les lui tendre, Toujours l’aimer.Ah ! Ne pouvoir que les lui tendre,Et dans...
Quand l’être cher vient d’expirer,On sent obscurément la perte,On ne peut pas encor pleurer :La mort présente déconcerte ;Et ni le lugubre drap noir,Ni le Dies irae farouche,Ne donnent forme au désespoir :La stupeur clôt l’âme et la bouche.Incrédule à...
Les caresses ne sont que d’inquiets transports,Infructueux essais du pauvre amour qui tenteL’impossible union des âmes par les corps.Vous êtes séparés et seuls comme les morts,Misérables vivants que le baiser tourmente !O femme, vainement tu serres dans tes brasTes enfants,...
Viennent les ans ! J’aspire à cet âge sauveurOù mon sang coulera plus sage dans mes veines,Où, les plaisirs pour moi n’ayant plus de saveur,Je vivrai doucement avec mes vieilles peines.Quand l’amour, désormais affranchi du baiser,Ne me brûlera plus de...
Vous qui m’aiderez dans mon agonie, Ne me dites rien ;Faites que j’entende un peu d’harmonie, Et je mourrai bien.La musique apaise, enchante et délie Des choses d’en bas :Bercez ma douleur ; je vous en supplie, Ne lui parlez...
Du bonheur qu’ils rêvaient toujours pur et nouveauLes couples exaucés ne jouissent qu’une heure ;Moins ému, leur baiser ne sourit ni ne pleure ;Le nid de leur tendresse en devient le tombeau.Puisque l’œil assouvi se fatigue du beau,Que la lèvre...
Dans un missel datant du roi François premier,Dont la rouille des ans a jauni le papierEt dont les doigts dévots ont usé l’armoirie,Livre mignon, vêtu d’argent sur parchemin,L’un de ces fins travaux d’ancienne orfèvrerie,Où se sentent l’audace et la peur...
Je n’aime pas les maisons neuves :Leur visage est indifférent ;Les anciennes ont l’air de veuvesQui se souviennent en pleurant.Les lézardes de leur vieux plâtreSemblent les rides d’un vieillard ;Leurs vitres au reflet verdâtreOnt comme un triste et bon regard...
Toi qui m’entends sans peur te parler de la mort,Parce que ton espoir te promet qu’elle endort,Et que le court sommeil commencé dans son ombreS’achève au clair pays des étoiles sans nombre,Reçois mon dernier vœu pour le jour où j’iraiTenter...
Nul troupeau n’erre ni ne broute ;Le berger s’allonge à l’écart ;La poussière dort sur la route,Le charretier sur le brancard.Le forgeron dort dans la forge ;Le maçon s’étend sur un banc ;Le boucher ronfle à pleine gorge,Les bras rouges...
Heureuses les lèvres de chair !Leurs baisers se peuvent répondre ;Et les poitrines pleines d’air !Leurs soupirs se peuvent confondre.Heureux les cœurs, les cœurs de sang !Leurs battements peuvent s’entendre ;Et les bras ! Ils peuvent se tendre,Se posséder en...
Si tu m’appartenais (faisons ce rêve étrange !),Je voudrais avant toi m’éveiller le matinPour m’accouder longtemps près de ton sommeil d’ange,Égal et murmurant comme un ruisseau lointain.J’irais à pas discrets cueillir de l’églantine,Et, patient, rempli d’un silence joyeux,J’entr’ouvrirais tes mains,...
En ce temps-là, je me rappelleQue je ne pouvais concevoirPourquoi, se pouvant faire belle,Ma mère était toujours en noir.Quand s’ouvrait le bahut plein d’ombre,J’éprouvais un vague souciDe voir près d’une robe sombrePendre un long voile sombre aussi.Le linge, radieux naguère,D’un...
Ceux qui tiennent le soc, la truelle ou la lime,Sont plus heureux que vous, enfants de l’art sublime !Chaque jour les vient secourirDans leurs quotidiennes misères ;Mais vous, les travailleurs pensifs aux mains légères,Vos ouvrages vous font mourir.L’austère paysan laboure...
On dit que les désirs des mèresPendant qu’elles portent l’enfant,Fussent-ils d’étranges chimères,Le marquent d’un signe vivant ;Que ce stigmate est une imageDe l’objet qu’elles ont rêvé,Qu’il croît et s’incruste avec l’âge,Qu’il ne peut pas être lavé !Et le vœu, bizarre...
Dans cette mascarade immense des vivantsNul ne parle à son gré ni ne marche à sa guise ;Faite pour révéler, la parole déguise,Et la face n’est plus qu’un masque aux traits savants.Mais vient l’heure où le corps, infidèle ministre,Ne prête...
Pendant que nous faisions la guerre,Le soleil a fait le printemps :Des fleurs s’élèvent où naguèreS’entre-tuaient les combattants.Malgré les morts qu’elles recouvrent,Malgré cet effroyable engrais,Voici leurs calices qui s’ouvrent,Comme l’an dernier, purs et frais.Comment a bleui la pervenche,Comment le lis...
J’aimais froidement ma patrie,Au temps de la sécurité ;De son grand renom méritéJ’étais fier sans idolâtrie.Je m’écriais avec Schiller :« Je suis un citoyen du monde ;En tous lieux où la vie abonde,Le sol m’est doux et l’homme cher !«...
Jeunes et vieux, ô vous, vengeurs de toutes sortes,Qui, bravant la mitraille, en avant des remparts,Tombez, sous un ciel froid, dans les plaines épars,Frères, pardonnez-moi, si, voyant à nos portes,Là même où vous aussi les voyiez autrefois,Tous ces arbres couchés...
L’air soupire encor, tout sonoreDu dernier canon qui s’est tu ;Le sol est tout tremblant encoreDes escadrons qui l’ont battu ;Il plane encore des fuméesSur les monceaux de noirs débris ;Du piétinement des arméesLes champs sont encore meurtris ;Et déjà,...
Ce beau printemps qui vient de naître,À peine goûté va finir ;Nul de nous n’en fera connaîtreLa grâce aux peuples à venir.Nous n’osons plus parler des roses :Quand nous les...