La Pescheria

À Rome, le mardi, se rendent au marché,
Pour vendre leur poisson dans le Tibre pêché,
Les grands paysans bruns et les filles trapues.
Ils ont fait leur abri de deux voûtes rompues,
Dont l’une dans sa chute a longtemps hésité,
Et par un vieil instinct de sa caducité
Reste, comme un dormeur qui sans tomber chancelle,
Le poisson tout humide et palpitant ruisselle
Sur de longs blocs de pierre alignés en étal,
Débris de quelque ancien dallage impérial ;
Le sol gras est jonché d’écailles et d’ouïes,
Et ces infectes chairs à l’air épanouies
Sous les yeux des chalands croupissent par monceaux.
Il fait sombre en plein jour sous ces tristes arceaux,
Un réverbère y dort d’un air mélancolique,
Tous les coins y sont noirs de l’ordure publique
On voit au fond la rue étroite et claire fuir ;
Et mainte ménagère, à la bourse de cuir,

Parmi la marchandise éparse et dégoûtante
Fouille, et débat le prix du morceau qui la tente.

Cependant au soleil, dans la brique enchâssés,
Tout blancs encore après dix-huit cents ans passés,
Trois chapiteaux, honneur d’un ciseau de Corinthe,
Des gloires de ce lieu gardent la pure empreinte !

Rome, janvier 1866.


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