Poésies 1866-1872
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La Mare d’Auteuil

Sully Prudhomme

La Mare d’Auteuil

Jeunes et vieux, ô vous, vengeurs de toutes sortes,
Qui, bravant la mitraille, en avant des remparts,
Tombez, sous un ciel froid, dans les plaines épars,
Frères, pardonnez-moi, si, voyant à nos portes,
Là même où vous aussi les voyiez autrefois,
Tous ces arbres couchés parmi leurs feuilles mortes,
J’ose m’attendrir sur les bois.

Ces bois nous étaient chers par leur site et leur âge,
Par l’ancêtre inconnu qui les avait plantés,
Surtout par la douceur des rêves enchantés
Qu’ils éveillaient dans l’âme en versant leur ombrage,
Par leurs sentiers étroits, leur sauvage gazon,
Et la fraîche percée où comme un clair mirage
Reculait leur vague horizon.

Là dormait une mare antique et naturelle,
Où, vers le piège lent des brusques, hameçons,
Montaient et se croisaient des lueurs de poissons,
Où mille insectes fins venaient mirer leur aile ;
Eau si calme qu’à peine une feuille y glissait,
Si sensible pourtant que le bout d’une ombrelle
D’un bord à l’autre la plissait.

Trois chênes lui prêtaient leur abri vénérable.
Hors de la terre, autour de leurs énormes flancs,
Leur racine saillante improvisait des bancs,
Et vers l’heure où, l’été, le poids du ciel accable,
Leurs branches sur les yeux ivres d’un vert sommeil
Épandaient un feuillage au jour seul pénétrable,
Comme une tente en plein soleil.

Leurs hôtes coutumiers, les enfants et les femmes ;
Les rêveurs, les oiseaux, y coulaient l’heure en paix
Sous la protection de ces rameaux épais,
Qui, pleins d’une odeur saine, et par leurs longues trames
Formant comme un grand luth toujours prêt à vibrer,
Rendaient l’air plus sonore au pur essor des gammes
Et plus suave à respirer.

On lisait d’anciens noms de seigneur ou de pâtre
Dans l’écorce gravés, et que dans ses retours
La sève agrandissait, mais effaçait toujours ;
Dans le tronc, restauré tout le long par du plâtre,
Ouvert et creux au bas, s’était accumulé
Un poussier noir, pareil à la cendre de l’âtre :
Où des souvenirs ont brûlé.

Ces lieux étaient profonds : nous ne pouvons pas croire
Que les chemins errants qui se perdaient si loin,
Les gros chênes et l’eau, tenaient tous dans ce coin.
Quel prestige éloignait leur limite illusoire ?
Et qui se rappelait, en y flânant jadis,
Que des hauts bastions l’austère promontoire
Bornait si près ce paradis ?

Jeunes et vieux, ô vous, braves de toutes sortes,
Au cri de la patrie en foule rassemblés,
Que la mitraille abat comme le vent les blés,
Pardonnez, si, ployant sous mes haines trop fortes,
Je songe par faiblesse une dernière fois
À ces arbres couchés parmi leurs feuilles mortes,
Si j’ose encore aimer les bois.

Les voilà donc à bas, ces géants séculaires,
Les bras épars, tordus dans l’immobilité,
Le faîte horizontal, ras et décapité ;
Sur leur entaille, on compte aux couches annulaires
L’ample succession de leurs ans révolus
Et le temps qu’ont dormi dans l’horreur des suaires
Ceux dont les noms ne vivront plus.

Ah ! peut-être, s’ils n’ont ni blessure qui saigne,
Ces arbres, ni douleur qu’attestent de longs cris,
Peut-être ont-ils souffert, outragés et meurtris,
Un tourment presque humain, digne aussi qu’on le plaigne ;
Leur ruine, barrière aux chevaux des vainqueurs,
Inspire une pitié que la raison dédaigne,
Mais qui n’offense point les cœurs !

Peut-être cherchent-ils entre eux pourquoi l’automne
Qui suspendait la vie afin de l’apaiser,
Posant partout son deuil comme un discret baiser,
Farouche cette fois, frappe, ravage, tonne,
Et ne ressemble plus à l’automne de Dieu ;
Ou bien comprennent-ils à l’emploi qu’on leur donne
Qu’un bel arbre n’est plus qu’un pieu !

Ils s’arment comme nous, fils de la même terre ;
Leur sève et notre sang auront tous deux coulé
Pour cet illustre sol impudemment foulé !
Tandis que sous nos murs l’aigle à la froide serre
Amène ses pillards par les sentiers des loups,
Et que les autres bois font avec eux la guerre,
Ceux-là du moins la font pour nous.

Comme une vaste armée arrêtée en silence
Écoute-au loin rouler un galop d’escadrons,
Des arbres abattus les innombrables troncs
Attendent, menaçants, taillés en fer de lance ;
Les souches des plus gros siègent comme un sénat
Qui, dans un grand péril, se recueille, et balance
Les chances du dernier combat.

Seuls, ces débris guerriers des beaux chênes demeurent ;
L’eau qui baignait leur pied n’est plus qu’un bourbier noir.
On ne reviendra plus à leur ombre s’asseoir :
Les couples sont brisés, tous ceux qui s’aiment pleurent ;
Leurs gardiens d’autrefois se sont faits leurs bourreaux ;
Plus de nids, plus d’amours ! Qu’ils tombent donc et meurent
Comme les hommes, en héros !

Jeunes et vieux, ô vous, martyrs de toutes sortes,
Qui, par une mitraille invisible assaillis,
Tombez en maudissant l’épaisseur des taillis,
Frères, pardonnez-moi, si, voyant à nos portes,
Comme un renfort venu de nos aïeux gaulois,
Ces vieux chênes couchés parmi leurs feuilles mortes,
Je trouve un adieu pour les bois !


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