Torses antiques

Le long des corridors aux murailles de pierre,
Les marbres déterrés et dégagés du lierre
Offrent leur grand désastre à la pitié des yeux.
Peuple autrefois sacré de héros et de dieux,
Ils tombèrent, gardant leur attitude auguste.
La chute a fait rouler la tête loin du buste,
Mais il semble que l’âme, ayant quitté le chef,
Palpite encore autour du plus vague relief,
Ou que plutôt l’artiste, inculquant sa pensée,
L’avait dans tout le corps noblement dispensée :
— De l’épaule à la hanche et du pouce à l’orteil
Apollon tend son arc et lance du soleil.
— Au tourment qui roidit ce nerveux pentélique,
Je sens durer l’effort d’une lutte athlétique.
— Ce tronc jeune, encor blanc comme un tronc de bouleau,
C’est Narcisse amoureux qui s’admire dans l’eau.
— Et je te reconnais, forme humaine et divine,
Aphrodite, c’est toi, le désir te devine :
De ta bouche un barbare a meurtri le dessin,

Mais tu me souris toute en la fleur de ton sein.
— Planté dans un fourreau comme un terme podagre,
Coureur de sangliers, tu vis, ô Méléagre !
Cette poitrine lisse et ces bras accomplis
Sont les tiens ; ce col droit portait un front sans plis.
— Je nomme Antinoüs les débris de ce torse :
Il eut seul tant de grâce unie à tant de force.
— Et sans doute cet autre au nonchalant contour,
C’est Bacchus glorieux célébrant son retour,
Ceint de pampre, appuyé sur le chœur qui l’acclame,
Le seul dont le corps mâle ait des ampleurs de femme.

On dirait qu’au sortir des mains qui les ont faits
Ces grands décapités n’étaient pas plus parfaits,
Et qu’obstinée à vivre en ce peu de matière
Leur beauté paraît mieux en ruine qu’entière !

Rome, novembre 1866.


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