La Femme qui a raison
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ACTE I - Scène III

Voltaire

Voltaire

La Femme qui a raison

Comédie Théâtre
Année de parution : 1758

ACTE I - Scène III


(MAD. DURU, LE MARQUIS, ERISE, DAMIS.)

Damis
Ah ! l'on parle donc ici D'hyménée & d'amour ? Je veux m'y joindre aussi.
Votre bonté pour moi ne s'est point démentie ; Ma mère me mettra, je crois, de la partie.
Monsieur a la bonté de m'accorder sa fœur, Je compte absolument jouïr de cet honneur, Non point par vanité mais par tendresse pure ; Je l'aime éperdument, & mon cœur vous conjure De voir avec pitié ma vive passion.
Voyez-vous, je fuis homme à perdre la raison. Enfin, c'est un parti qu'on ne peut plus combattre.
Une noce après tout suffira pour nous quatre.
Il n'est pas trop commun de savoir en un jour Rendre deux cœurs heureux par les mains de l'amour.
Mais faire quatre heureux par un seul coup de plume, Par un seul mot, ma mère, & contre la coutume, C'est un plaisir divin qui n'appartient qu'à vous et vous ferez, ma mère heureuse autant que nous.

Le Marquis
Je réponds de ma fœur, je réponds de moi-même. Mais Madame balance, & c'est en vain qu'on aime.

Erise
Ah ! vous êtes si bonne ! auriez — vous la rigueur De maltraiter un fils si cher à votre cœur ?
Son amour est si vrai, si pur, si raisonnable !
Vous l'aimez, voulez — vous le rendre misérable ?

Damis
Desespérerez — vous par tant de cruautés, Une fille toûjours souple à vos volontés ?
Elle aime tout de bon, & je me persuade Que le moindre refus va la rendre malade.

Erise
Je connais bien mon frère, & j'ai lû dans Son cœur : Un refus le ferait expirer de douleur.
Pour moi, j'obéirai sans réplique à ma mère.

Damis
Je parle pour ma fœur.

Erise
Je parle pour mon frère.

Le Marquis
Moi, je parle pour tous.

Mad. Duru
Ecoutez donc tous trois.
Vos amours font charmans, & vos goûts font mon choix : Je sens combien m'honore une telle alliance ; Mon cœur à vos plaisirs se livre par avance.
Nous ferons tous contens, ou bien je ne pourrai : J'ai donné ma parole, & je vous la tiendrai.

Damis, erise, le marquis ( ensemble)
Ah !

Mad. Duru
Mais.

Le Marquis
Toûjours des mais ? vous allez encor dire, Mais mon mari.

Mad. Duru
Sans doute.

Erise
Ah ! quels coups !

Damis
Quel martire !

Mad. Duru
Oh ! laissez-moi parler. Vous saurez, mes enfans Que quand on m'épousa j'avais près de quinze ans.
Je dois tout aux bons foins de votre honoré père : Sa fortune déja commençait à se faire ; Il eut l'art d'amasser & de garder du bien, En travaillant beaucoup & ne dépensant rien.
Il me recommanda, quand il quitta la France, De fuir toûjours le monde, & sur-tout la dépense.
J'ai dépensé beaucoup à vous bien élever ; Malgré moi le beau monde est venu me trouver.
Au fond d'un galetas il réléguait ma vie, Et plus honnêtement je me fuis établie.
Il voulait que son fils, en bonnet, en rabat, Traînât dans le palais la robe d'Avocat : Au Régiment du Roi je le fis Capitaine.
Il prétend aujourd'hui, fous peine de sa haine, Que de Monsieur Gripon, & la fille & le fils, — Par un beau mariage avec nous soient unis.
Je l'empêcherai bien, j'y fuis fort résolue.

Damis
Et nous aussi.

Mad. Duru
Je crains quelque déconvenue, Je crains de mon mari le couroux véhément

Le Marquis
Ne craignez rien de loin.

Mad. Duru
Son cher correspondante Maître Isaac Gripon, d'une ame fort rebourse, Ferme depuis un an les cordons de sa bourse.

Damis
Il vous en reste assez.

Mad. Duru
Oui, mais j'ai consulté.

Le Marquis
Hélas ! consultez — nous.

Mad. Duru
Sur la validité D'une telle démarche ; & l'on dit qu'à votre âge On ne peut sûrement contracter mariage Contre la volonté d'un propre père.

Damis
Non, Lorsque ce propre père, étant dans la maison ; Sur son droit de présence obstinément se fonde : Mais quand ce propre père est dans un bout du monde.
On peut à l'autre bout se marier sans lui.

Le Marquis
Oui, c'est ce qu'il faut faire, & quand ? Dès aujourd'hui.


ACTE I - Scène III
Question à méditer

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