Scène XII



ARLEQUIN, ERGASTE, FRONTIN.

ARLEQUIN (à Ergaste)
Vous êtes mon homme ; c'est vous que je cherche.

ERGASTE
Parle : que me veux-tu ?

FRONTIN
Où est ton chapeau ?

ARLEQUIN
Sur ma tête.

FRONTIN (le lui ôtant)
Il n'y est plus.

ARLEQUIN
Il y était quand je l'ai dit (il le remet)
, et il y retourne.

ERGASTE
De quoi est-il question ?

ARLEQUIN
D'un discours malhonnête que j'ai ordre de vous tenir, et qui ne demande pas la cérémonie du chapeau.

ERGASTE
Un discours malhonnête ! À moi ! Et de quelle part ?

ARLEQUIN
De la part d'une personne qui s'est moquée de vous.

ERGASTE
Insolent ! t'expliqueras-tu ?

ARLEQUIN
Dites vos injures à ma commission, c'est elle qui est insolente, et non pas moi.

FRONTIN
Voulez-vous que j'estropie le commissionnaire, Monsieur ?

ARLEQUIN
Cela n'est pas de l'ambassade : je n'ai point ordre de revenir estropié.

ERGASTE
Qui est-ce qui t'envoie ?

ARLEQUIN
Une dame qui ne fait point cas de vous.

ERGASTE
Quelle est-elle ?

ARLEQUIN
Ma maîtresse.

ERGASTE
Est-ce que je la connais ?

ARLEQUIN
Vous lui avez parlé ici.

ERGASTE
Quoi ! c'est cette dame-là qui t'envoie dire qu'elle s'est moquée de moi ?

ARLEQUIN
Elle-même en original ; je lui ai aussi entendu marmotter entre ses dents que vous étiez un grand fourbe ; mais, comme elle ne m'a point commandé de vous le rapporter, je n'en parle qu'en passant.

ERGASTE
Moi fourbe ?

ARLEQUIN
Oui ; mais rien qu'entre les dents ; un fourbe tout bas.

ERGASTE
Frontin, après la manière dont nous nous sommes quittés tous deux, je t'ai dit que j'espérais : y comprends-tu quelque chose ?

FRONTIN
Oui-da, Monsieur ; esprit de femme et caprice : voilà tout ce que c'est ; qui dit l'un, suppose l'autre ; les avez-vous jamais vus séparés ?

ARLEQUIN
Ils sont unis comme les cinq doigts de la main.

ERGASTE (à Arlequin)
Mais ne te tromperais-tu pas ? Ne me prends-tu point pour un autre ?

ARLEQUIN
Oh ! que non. N'êtes-vous pas un homme d'hier ?

ERGASTE
Qu'appelles-tu un homme d'hier ? Je ne t'entends point.

FRONTIN
Il parle de vous comme d'un enfant au maillot. Est-ce que les gens d'hier sont de cette taille-là ?

ARLEQUIN
J'entends que vous êtes ici d'hier.

ERGASTE
Oui.

ARLEQUIN
Un officier de la Majesté du Roi.

ERGASTE
Sais-tu mon nom ? Je l'ai dit à cette dame.

ARLEQUIN
Elle me l'a dit aussi : un appelé Ergaste.

ERGASTE (outré)
C'est cela même !

ARLEQUIN
Eh bien ! c'est vous qu'on n'estime pas ; vous voyez bien que le paquet est à votre adresse.

FRONTIN
Ma foi ! il n'y a plus qu'à lui en payer le port, Monsieur.

ARLEQUIN
Non, c'est port payé.

ERGASTE
Je suis au désespoir !

ARLEQUIN
On s'est un peu diverti de vous en passant, on vous a re gardé comme une farce qui n'amuse plus. Adieu.
(Il fait quelques pas.)

ERGASTE
Je m'y perds !

ARLEQUIN (revenant)
Attendez… Il y a encore un petit reliquat, je ne vous ai donné que la moitié de votre affaire : j'ai ordre de vous dire… J'ai oublié mon ordre… La moquerie, un ; la farce, deux ; il y a un troisième article.

FRONTIN
S'il ressemble au reste, nous ne perdons rien de curieux.

ARLEQUIN (tirant des tablettes)
Pardi ! il est tout de son long dans ces tablettes-ci.

ERGASTE
Eh ! montre donc !

ARLEQUIN
Non pas, s'il vous plaît ; je ne dois pas vous les montrer : cela m'est défendu, parce qu'on s'est repenti d'y avoir écrit, à cause de la bienséance et de votre peu de mérite ; et on m'a crié de loin de les supprimer, et de vous expliquer le tout dans la conversation ; mais laissez-moi voir ce que j'oublie… À propos, je ne sais pas lire ; lisez donc vous-même.
(Il donne les tablettes à Ergaste.)

FRONTIN
Eh ! morbleu, Monsieur, laissez là ces tablettes, et n'y répondez que sur le dos du porteur.

ARLEQUIN
Je n'ai jamais été le pupitre de personne.

ERGASTE (lit)
Je viens de vous apercevoir aux genoux de ma sœur. (Ergaste s'interrompant.)
Moi ! (Il continue.)
Vous jouez fort bien la comédie : vous me l'avez donnée tantôt, mais je n'en veux plus. Je vous avais permis de m'aborder encore, et je vous le défends, j'oublie même que je vous ai vu.

ARLEQUIN
Tout juste ; voilà l'article qui nous manquait : plus de fréquentation, c'est l'intention de la tablette. Bonsoir.
(Ergaste reste comme immobile.)

FRONTIN
J'avoue que voilà le vertigo le mieux conditionné qui soit jamais sorti d'aucun cerveau femelle.

ERGASTE (recourant à Arlequin)
Arrête, où est-elle ?

ARLEQUIN
Je suis sourd.

ERGASTE
Attends que j'aie fait, du moins, un mot de réponse ; il est aisé de me justifier : elle m'accuse d'avoir vu sa sœur, et je ne la connais pas.

ARLEQUIN
Chanson !

ERGASTE (en lui donnant de l'argent)
Tiens, prends, et arrête.

ARLEQUIN
Grand merci ; quand je parle de chanson, c'est que j'en vais chanter une ; faites à votre aise, mon cavalier ; je n'ai jamais vu de fourbe si honnête homme que vous. (Il chante.)
Ra la ra ra…

ERGASTE
Amuse-le, Frontin ; je n'ai qu'un pas à faire pour aller au logis, et je vais y écrire un mot.

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