Scène première



(LA VALLÉE, MADEMOISELLE HABERT)

LA VALLÉE
Entrons dans cette salle. Puisqu'on dit que Madame Alain va revenir, ce n'est pas la peine de remonter chez vous pour redescendre après ; nous n'avons qu'à l'attendre ici en devisant.

MADEMOISELLE HABERT
Je le veux bien.

LA VALLÉE
Que j'ai de contentement quand je vous regarde ! Que je suis aise ! On dit que l'on meurt de joie ; cela n'est pas vrai, puisque me voilà. Et si je me réjouis tant de notre mariage, ce n'est pas à cause du bien que vous avez et de celui que je n'ai pas, au moins. De belles et bonnes rentes sont bonnes, je ne dis pas que non, et on aime toujours à avoir de quoi ; mais tout cela n'est rien en comparaison de votre personne. Quel bijou !

MADEMOISELLE HABERT
Il est donc bien vrai que vous m'aimez un peu, La Vallée ?

LA VALLÉE
Un peu, Mademoiselle ? Là, de bonne foi, regardez-moi dans l'œil pour voir si c'est un peu.

MADEMOISELLE HABERT
Hélas ! Ce qui me fait quelquefois douter de votre tendresse, c'est l'inégalité de nos âges.

LA VALLÉE
Mais votre âge, où le mettez-vous donc ? Ce n'est pas sur votre visage ; est-ce qu'il est votre cadet ?

MADEMOISELLE HABERT
Je ne dis pas que je sois bien âgée ; je serais encore assez bonne pour un autre.

LA VALLÉE
Eh bien, c'est moi qui suis l'autre. Au surplus, chacun a son tour pour venir au monde ; l'un arrive le matin et l'autre le soir, et puis on se rencontre sans se demander depuis quand on y est.

MADEMOISELLE HABERT
Vous voyez ce que je fais pour vous, mon cher enfant.

LA VALLÉE
Pardi, je vois des bontés qui sont des merveilles ! Je vois que vous avez levé un habit qui me fait brave comme un marquis ; je vois que je m'appelais Jacob quand nous nous sommes connus, et que depuis quinze jours vous avez eu l'invention de m'appeler votre cousin, Monsieur de la Vallée. Est-ce que cela n'est pas admirable ?

MADEMOISELLE HABERT
Je me suis séparée d'une sœur avec qui je vivais depuis plus de vingt-cinq ans dans l'union la plus parfaite, et je brave les reproches de toute ma famille, qui ne me pardonnera jamais notre mariage quand elle le saura.

LA VALLÉE
Vraiment, que n'avez-vous point fait ! Je ne savais pas la civilité du monde, par exemple, et à cette heure, par votre moyen, je suis poli, j'ai des manières. Je proférais des paroles rustiques, au lieu qu'à présent. je dis des mots délicats : on me prendrait pour un livre. Cela n'est-il pas bien gracieux ?

MADEMOISELLE HABERT
Ce n'est pas votre bien qui me détermine.

LA VALLÉE
Ce n'est pas ma condition non plus. Finalement, je vous dois mon nom, ma braverie, ma parenté, mon beau langage, ma politesse, ma bonne mine ; et puis vous m'allez prendre pour votre homme comme si j'étais un bourgeois de Paris.

MADEMOISELLE HABERT
Dites que je vous épouse, La Vallée, et non pas que je vous prends pour mon homme ; cette façon de parler ne vaut rien.

LA VALLÉE
Pardi, grand merci, cousine ! Je vous fais bien excuse, Mademoiselle : oui, vous m'épousez. Quel plaisir ! Vous me donnez votre cœur qui en vaut quatre comme le mien.

MADEMOISELLE HABERT
Si vous m'aimez, je suis assez payée.

LA VALLÉE
Je paie tant que je puis, sans compter, et je n'y épargne rien.

MADEMOISELLE HABERT
Je vous crois ; mais pourquoi regardez-vous tant Agathe, lorsqu'elle est avec nous ?

LA VALLÉE
La fille de Madame Alain ? Bon, c'est qu'elle m'agace ! Elle a peut-être envie que je lui en conte et je n'ose pas lui dire que je suis retenu.

MADEMOISELLE HABERT
La petite sotte !

LA VALLÉE
Eh ! Pardi, est-ce que la mère ne va pas toujours disant que je suis beau garçon ?

MADEMOISELLE HABERT
Oh ! Pour la mère, elle ne m'inquiète pas, toute réjouie qu'elle est, et je suis persuadée , après toute l'amitié qu'elle me témoigne, que je ne risque rien à lui confier mon dessein. À qui le confierais-je ? D'ailleurs il ne serait pas prudent d'en parler aux gens qui me connaissent. Je ne veux pas qu'on sache qui je suis, et il n'y a que Madame Alain à qui nous puissions nous adresser. Mais elle n'arrive point. Je me rappelle que j'ai un ordre à donner pour le repas de ce soir, et je remonte. Restez ici ; prévenez-la toujours, quand elle sera venue ; je redescends bientôt.

LA VALLÉE
Oui, ma bonne parente, afin que le parent vous revoie plus vite. Êtes-vous revenue ?
(Il lui baise la main.)

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