Scène XIII



(MADAME LÉPINE, MADAME LA THIBAUDIÈRE, CATHOS, LE CHEVALIER, LA RAMÉE)

LE CHEVALIER
Enfin ! vous voici donc, Marquise ? mon amour a bien de la peine à percer jusqu'à vos charmes : il y a longtemps qu'il attend à votre porte. Eh ! depuis quand l'Amour est-il si mal venu chez sa mère ?
Cathos et La Ramée se font, du geste et des yeux, beaucoup d'amitié.

MADAME LA THIBAUDIÈRE
Pardon, Chevalier, pardon ! la mère de l'Amour est très fâchée de votre accident, et va donner de si bons ordres que l'Amour n'attendra plus.

LE CHEVALIER
Ne me disputez pas l'entrée de votre cœur, et je pardonne à ceux qui m'ont disputé l'entrée de votre chambre.

MADAME LA THIBAUDIÈRE
Oh ! pour moi, je n'aime pas à disputer.

LE CHEVALIER
À propos de cœur, Marquise, j'ai à vous quereller… Je suis mécontent.

MADAME LA THIBAUDIÈRE
Quoi ! vous me boudez déjà, Chevalier ?

LE CHEVALIER
Oui, je gronde. Madame Lépine a sans doute eu la bonté de vous remettre certain billet pressant ; et cependant vous êtes en arrière ; il ne m'est pas venu de revanche. D'où vient cela, je vous prie ? C'est la Marquise de France la plus aimable et la plus dégagée que j'attaque ce matin, et qui laisse passer deux mortelles heures, sans donner signe de vie.

MADAME LA THIBAUDIÈRE
Deux mortelles heures, Madame Lépine ! deux heures !… sur quel cadran se règle-t-il donc ?

LE CHEVALIER
Deux heures, vous dis-je ! l'amour sait compter. Qu'est-ce que c'est donc que cette paresse dans les devoirs les plus indispensables de galanterie ? (Et d'un air ironique.)
Serait-ce que vous me tenez rigueur ? et qu'une femme de qualité recule ?

MADAME LA THIBAUDIÈRE
Moi, reculer ! moi, tenir rigueur !

LE CHEVALIER
Il n'est pas croyable que mon billet ait été pour vous un sujet de scandale ; votre sagesse sait vivre apparemment, et n'est ni bourgeoise ni farouche.

MADAME LA THIBAUDIÈRE
Ah ciel ! Eh mais, Chevalier ! vous allez jusqu'à l'injure. Attendez donc qu'on s'explique. Parlez-lui, Madame Lépine, parlez.

MADAME LÉPINE
Non, Chevalier, Madame n'a point tort.

CATHOS
Oh ! pour cela non : il n'y a pas de sagesse à cela ; pas un brin.

MADAME LÉPINE
C'est que Madame la Marquise a toujours été en affaire, et n'a pas eu le temps d'écrire.

MADAME LA THIBAUDIÈRE
Absolument pas le temps ! mais au surplus, le billet est charmant, il m'a réjouie, il m'a plu, vous me plaisez vous-même plus que vous ne méritez dans ce moment-ci, petit mutin que vous êtes ! et pour vous punir de vos mauvais propos, notre entretien ne sera pas long. Je vous quitte tout à l'heure pour aller vous répondre… Voyez, je vous prie, ce qu'il veut dire avec sa femme de qualité qui recule.

LE CHEVALIER
Pardon, Marquise ! pardon à mon tour : votre conduite est d'une aisance incontestable ; on ne saurait moins disputer le terrain que vous ne le faites, ni se présenter de meilleure grâce à une affaire de cœur ; et je vais, en réparation de mes soupçons, annoncer à la ville et aux faubourgs que vous êtes la beauté de l'Europe la plus accessible et la plus légère de scrupules et de modestie populaire.

MADAME LA THIBAUDIÈRE
Vous me devez cette justice-là, au moins.

MADAME LÉPINE
Et le témoignage du Chevalier sera sans appel.

LE CHEVALIER
On en fait quelque cas dans le monde. Adieu, reine ; je m'éloigne pour un quart d'heure ; je reviendrai prendre votre billet moi-même ; et je m'attends à n'y pas trouver plus de réserve que dans vos façons.

MADAME LA THIBAUDIÈRE
Je n'y serai que trop bonne.
(Elle sort.)

Autres textes de Marivaux

La Surprise de l'Amour

(PIERRE, JACQUELINE.)PIERRETiens, Jacquelaine, t'as une himeur qui me fâche. Pargué ! encore faut-il dire queuque parole d'amiquié aux gens.JACQUELINEMais qu'est-ce qu'il te faut donc ? Tu me veux pour ta...

La Seconde Surprise de l'amour

(LA MARQUISE, LISETTE.)(La Marquise entre tristement sur la scène ; Lisette la suit sans qu'elle le sache.)La Marquise (s'arrêtant et soupirant.)Ah !Lisette (derrière elle.)Ah !La MarquiseQu'est-ce que j'entends là ?...

La Réunion des Amours

(L'AMOUR, qui entre d'un côté, CUPIDON, de l'autre.)CUPIDON (, à part.)Que vois-je ? Qui est-ce qui a l'audace de porter comme moi un carquois et des flèches ?L'AMOUR (, à...

La mère confidente

(DORANTE, LISETTE.)DORANTEQuoi ! vous venez sans Angélique, Lisette ?LISETTEElle arrivera bientôt ; elle est avec sa mère : je lui ai dit que j'allais toujours devant, et je ne me...

La Méprise

FRONTIN, ERGASTE.La scène est dans un jardin.FRONTINJe vous dis, Monsieur, que je l'attends ici, je vous dis qu'elle s'y rendra, que j'en suis sûr, et que j'y compte comme si...

TextesLibres.fr

Bienvenue sur notre site, qui propose une vaste sélection de textes de littérature française libres de droit et gratuits. Nous sommes fiers de pouvoir offrir à nos lecteurs l'accès à des œuvres littéraires importantes et intéressantes sans aucun coût.

Sur notre site, vous trouverez des œuvres de grands écrivains français, allant de la littérature classique à la littérature contemporaine. Nous avons des romans, des poèmes, des pièces de théâtre, des essais et bien plus encore. Nous avons également des textes dans divers genres, y compris la science-fiction, la fantasy, le drame et le suspense.

Nous sommes convaincus que la littérature est une source de savoir et de plaisir pour tous, et nous sommes heureux de pouvoir offrir un accès gratuit à ces œuvres. Nous espérons que vous apprécierez la littérature française que nous proposons sur notre site, et nous vous invitons à découvrir les textes qui s'y trouvent.


Les auteurs


Les catégories

TextesLibres.fr

Médiawix © 2024