Scène IV



(MADAME LÉPINE, LA RAMÉE)

LA RAMÉE
Madame Lépine, il s'agit ici d'une espèce de parti bleu honnête contre une cassette ; et par ma foi, cinquante pistoles, ce n'est pas assez. Si je désertais chez l'ennemi, ma désertion me vaudrait davantage.

MADAME LÉPINE
Déserter ! garde-t'en bien, La Ramée !

LA RAMÉE
Oh ! ne craignez rien : ce n'est qu'une petite réflexion dont je vous avise.

MADAME LÉPINE
Tu seras content du Chevalier et de moi ; je te le garantis : ton payement sera le premier levé.

LA RAMÉE
Tant mieux !

MADAME LÉPINE
Dis-moi : cette lettre qu'il m'a laissée, est-elle dans le goût que j'ai demandé ?

LA RAMÉE
Comptez sur le billet doux le plus cavalier, le plus leste, le plus dégagé… vous verrez ! vous verrez ! Ce n'est pas pour me vanter, mais j'y ai quelque part. Il n'a pas plus de sept ou huit lignes ; et en honneur, c'est un chef-d'œuvre d'impertinence. Soyez sûre qu'une femme sensée, en pareil cas, en ferait jeter l'auteur par les fenêtres.

MADAME LÉPINE
Et voilà précisément comme il nous le faut avec notre provinciale, préparée comme elle l'est ! c'est cette impertinence-là qui en fera le mérite auprès d'elle.

LA RAMÉE
Il est parfait, vous dis-je ; il est écrit sous ma dictée ; bien entendu que ladite Marquise soit assez folle pour le soutenir. Le succès dépend de l'état où vous avez mis sa tête.

MADAME LÉPINE
Oh ! rien n'y manque.

LA RAMÉE
Et puis, c'est une tête de femme, ce qui prête beaucoup. Et le Chevalier, à propos, l'avez-vous fait de grande maison, tout fils de bourgeois qu'il est ?

MADAME LÉPINE
Oh ! c'est un de nos galants du bel air, et des plus répandus que j'aie jamais connu chez tout ce qu'il y a de plus distingué.

LA RAMÉE
Et en quelle qualité êtes-vous avec elle ? Ne serait-il pas nécessaire de le savoir ?

MADAME LÉPINE
Mon enfant, dans une qualité assez équivoque, et j'allais te le dire. Je ne suis ni son égale, ni son inférieure.

LA RAMÉE
On peut vous appeler un ambigu.

MADAME LÉPINE
Elle a voulu que je demeurasse avec elle : elle me loge, me nourrit, m'a déjà fait quelques petits présents, que j'ai d'abord refusés par décence, et que j'ai acceptés par amitié. Voici mon histoire : je suis une jeune dame veuve, qui était à son aise, mais qui a de la peine à présent à soutenir noblesse, à cause de la perte d'un grand procès, qui me force à vivre retirée. Avant mon mariage, j'ai passé quelques années avec des duchesses et même des princesses, dont j'avais l'honneur d'être la compagne gagée et qui me menaient partout, ce qui m'a acquis une expérience consommée sur les usages du beau monde, en vertu de laquelle je gouverne notre provinciale.

LA RAMÉE
Le joli roman !

MADAME LÉPINE
Mais comme, d'un autre côté, la fortune lui donne de grands avantages sur une dame ruinée, j'ai la modestie de négliger les cérémonies avec la Marquise de la Thibaudière, de lui céder les honneurs du pas, et de laisser, entre elle et moi, une petite distance qui me gagne sa vanité, et qui ne me coûte que des égards et quelques flatteries, de façon que je suis tour à tour, et sa complaisante, et son oracle.

LA RAMÉE
Quel génie supérieur ! Ah ! Madame Lépine, avec un pareil don du ciel, le patrimoine du prochain sera toujours le vôtre !

MADAME LÉPINE
Votre Marquise, au reste, n'a encore reçu de visite que d'un de ses parents, homme de province assez âgé, et qui, pour terminer une grande affaire qu'elle a ici, vient la marier avec un homme de considération, qu'il doit lui amener incessamment, et qui la fixerait à Paris. Entends-tu ?

LA RAMÉE
Malepeste ! voilà un mariage qu'il faut gagner de vitesse, de peur que le remboursement ne change de place, et ne soit stipulé dans le contrat. Mais, Madame Lépine, au lieu de nous en tenir à ces petits bénéfices de passage, si nous épousions la future ; si nous tâchions de saisir le gros de l'arbre, au lieu des branches ?

MADAME LÉPINE
Cela serait trop difficile, et puis j'irais directement contre mes préceptes : je lui ai déjà dit que, pour le bon air, il était indécent d'aimer son mari, et qu'il ne fallait garder l'amour que pour la galanterie, et non pas pour le mariage : ainsi il n'y a pas moyen. Adieu, va-t'en, tout est dit.

LA RAMÉE
Je sors donc, songez à mes intérêts.

MADAME LÉPINE
Tu peux t'en fier à moi ; pars. (Et puis elle le rappelle.)
St, st, La Ramée ! je rêve que nous aurions besoin d'une femme qui, sur le pied d'amante de ton maître, et d'amante jalouse, se douterait de son intrigue avec la Marquise, et viendrait hardiment ici, ou pour l'y chercher, ou pour examiner sa rivale, et lui dirait en même temps de la suivre chez un notaire, afin d'y achever le paiement d'un régiment qu'il achèterait.

LA RAMÉE (, riant.)
D'un régiment fabuleux, de votre invention ?

MADAME LÉPINE
Oui, que je lui donne, et qu'on supposera.

LA RAMÉE (, rêvant.)
Je ferai votre affaire. Il s'agit d'une virtuose, et nous en connaissons tant… je vous en fournirai une, moi… Elle ne sera pas de votre force, Madame Lépine ; mais elle ne sera pas mal. Sont-ce là tous les outils qu'il vous faut ?… Quand voulez-vous celui-là ?

MADAME LÉPINE
Tantôt, quand le Chevalier sera revenu.

LA RAMÉE
Vous serez servie.

MADAME LÉPINE
Adieu donc.

LA RAMÉE (, feignant de s'en aller.)
Adieu. (Et puis se retournant.)
N'avez-vous plus rien à me dire ?

MADAME LÉPINE
Non.

LA RAMÉE
Je ne suis pas de même… je rêve aussi, moi.

MADAME LÉPINE
Parle.

LA RAMÉE
Vous avez une lettre du Chevalier à rendre à la Marquise… oserais-je en toute humilité vous en confier une pour mon petit compte ?

MADAME LÉPINE
Qu'est-ce que c'est qu'une pour toi ? Est-ce que tu écris aussi à la Marquise ?

LA RAMÉE
Non, c'est une porte plus bas ; c'est à Cathos dont je ne sais le nom que de tout à l'heure, à ce petit minois de femme de chambre, qui était avec vous chez ce marchand, qui me parut niaise, mais jolie, et avec qui, par inspiration, j'ébauchai une petite conversation de regards, où elle joua assez bien sa partie ; et hier, quand le Chevalier m'envoya chez vous, en redescendant, je la trouvai sur la porte d'un entre-sol, où je repris le fil du discours par un : votre valet très humble, Mademoiselle, et par une ou deux révérences, aussi bien troussées, soutenues d'un déhanchement aussi parfait !… Je sentis, en vérité, que cela lui allait au cœur. Nous venons encore de nous entre-saluer ici ; et à l'exemple de mon maître, dont vous rendrez le billet, voici un petit bout de papier que j'ai écrit, et que je vous supplierai de lui remettre par la même commodité.

MADAME LÉPINE
Par la même commodité !… Mons de la Ramée, vous me manquez de respect.

LA RAMÉE
Oh ! vous êtes si fort au-dessus de cette puérile délicatesse-là ; vous êtes si serviable !…

MADAME LÉPINE
Mais à quoi vous conduira cet amour-là ?

LA RAMÉE
Hélas ! à ce qu'il pourra. Je ne m'attends pas qu'on ait rien remboursé à Cathos ; mais si vous vouliez, chemin f aisant, la mettre un peu en goût d'être du bel air avec moi, je n'aurai point de régiment à acheter, mais j'aurai quelque payement à faire, et tout m'est bon : je glanerai ; ce qui viendra, je le prendrai.

MADAME LÉPINE
Soit ; je glisserai à tout hasard quelques mots en votre faveur. À l'égard de votre papier, faites-lui votre commission vous-même, puisque la voilà qui vient ; et puis, partez pour rejoindre votre maître.

LA RAMÉE
Vous allez voir mon aisance.

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