Scène II



(LE MARQUIS, FRONTIN, COLAS)

FRONTIN
Serviteur, Maître Colas !

COLAS
Oh ! Oh ! qu'est-ce qui vous a dit mon nom, bonhomme ?

FRONTIN
C'est le village.

COLAS
Et qu'est-ce que vous voulez ? Faut-il entrer comme ça dans le jardin des personnes sans demander ni quoi ni qu'est-ce ?

FRONTIN
Peut-être avons-nous affaire dans le jardin des personnes.

COLAS
Vous venez donc chercher quelqu'un ici ?

FRONTIN
Nous venons de la part de feu Monsieur le Marquis d'Ardeuil apporter des nouvelles de sa santé à Madame la Marquise, sa veuve.

COLAS
Des nouvelles de la santé d'un mort ? Velà-t-il pas une belle acabit de santé ? Hélas ! le pauvre Monsieur le Marquis, je savons bian qu'il est défunt, vous ne nous apprenez rian de nouviau, il y a déjà queuque temps que j'avons reçu le darnier certificat de son trépassement.

LE MARQUIS
Le certificat, dites-vous ?

COLAS
Oui, Monsieur.

FRONTIN
Il ne vous aura pas dit les circonstances.

COLAS
Oh ! si fait. Je savons tous les tenants et les aboutissants… C'est la peste qui a étouffé Monsieur le Marquis.

LE MARQUIS
Il a raison ; c'est cette contagion qui a emporté tant de captifs.

FRONTIN
…nous en mourûmes tous.

COLAS
Je ne dis pas qu'alle vous étouffit vous autres, puisque vous velà ; je dis tant seulement qu'alle tuit Monsieur le Marquis.

FRONTIN
Nous pensâmes en mourir aussi.

COLAS
Hélas ! il ne pensait pas, li ; il en fut tué tout à fait.

LE MARQUIS
On le regrette donc beaucoup ici ?

COLAS
Ah ! Monsieur, je ne l'aurons jamais en oubliance. Jamais je ne varrons son pareil. C'est un hasard que noute dame n'en a perdu l'esprit ; la mort de l'homme fut quasiment l'entarrement de la femme ; et depuis qu'alle est réchappée, alle a biau faire, cette misérable perte lui est toujours restée dans le cœur.

LE MARQUIS
Que je la plains ! Quand son mari mourut, il me chargea de lui rendre une lettre qu'il écrivit, de lui dire même de certaines choses, si j'étais assez heureux pour revenir dans ma patrie ; et je viens m'acquitter de ma commission, malgré l'âge où je suis.

COLAS
C'est l'effet de votre bonté : car vous paraissez bian caduc et bien cassé. Vous avez donc été tous deux pris des Turcs, votre valet et vous, avec note maître ?

LE MARQUIS
Nous avons été plus de neuf ans ensemble sous différents patrons.

COLAS
Il m'est avis que c'est de vilain monde ; eh ! dites-moi, braves gens, ce pauvre Frontin qui s'embarquit de compagnie avec noute maître, que lui est-il arrivé ? Est-il mort emporté itou ?

FRONTIN
Qui ? moi, Maître Colas ?

COLAS
Comment, vous ? Est-ce qu'ous êtes Frontin ?

LE MARQUIS
C'est qu'il porte le même nom.

FRONTIN
Je suis le grand-oncle du défunt.

COLAS (, après l'avoir examiné.)
Boutez-vous là, que je vous contemple… Oh ! morgué ! il n'y a barbe qui tienne ; à cette heure que j'y regarde, je vais parier que vous êtes le défunt du grand-oncle.

LE MARQUIS
Quelle vision !

FRONTIN
Défunt vous-même !

COLAS
Jarnigué ! c'est li, vous dis-je… Et cela me fait rêver itou que son camarade… Eh ! palsangué, Monsieur !… c'est encore vous ! C'est Monsieur le Marquis, c'est Frontin ; je me moque des barbes, ce n'est que des manigances ; je sis trop aise, ça me transporte, il faut que je crie… Faut que j'aille conter ça : queu plaisir ! Faut que tout le village danse, c'est moi qui mènerai le branle ! Velà Monsieur le Marquis, velà Frontin, velà les défunts qui ne sont pas morts ! Allons, morgué ! de la joie ! je vas dire qu'on sonne le tocsin.

LE MARQUIS
Doucement donc ! ne crie point ; tais-toi, Maître Colas, tais-toi ; oui, c'est moi ; mais je t'ordonne de me garder le secret, je te l'ordonne.

FRONTIN
Je perdrais jusqu'à mon dernier sou avec toi et ton tocsin.
(Il se redresse.)

LE MARQUIS
Etourdi, que fais-tu ? Si quelqu'un allait venir ?

FRONTIN
Voilà ma caducité rétablie.

COLAS
Ouf ! Laissez-moi reprendre mon vent !… Queu contentement !… Comme vous velà faits ! D'où viant vous ajancer comme ça des barbes de grands-pères ?

LE MARQUIS
J'ai mes raisons : tu sais combien j'aimais la Marquise ; il n'y avait qu'un mois que nous étions mariés, quand je fus obligé de la quitter pour ce malheureux voyage en Sicile, au retour duquel nous fûmes pris par un corsaire d'Alger ; nous avons depuis passé dix ans dans de différents esclavages, sans qu'il m'ait été possible de donner de mes nouvelles à la Marquise, et, malgré cette longue absence, je reviens toujours plein d'amour pour elle, fort en peine de savoir si ma mémoire lui est encore chère, et c'est avec l'intention d'éprouver ce qui en est que j'ai pris ce déguisement.

COLAS
Il est certain qu'alle vous aime autant que ça se peut pour un trépassé, et drès qu'alle vous varra, qu'alle vous touchera, mon avis est qu'il y aura de la pâmoison dans la revoyance.

FRONTIN
Et ma femme se pâmera-t-elle ?

COLAS
Non.

FRONTIN
…la masque !

LE MARQUIS
Tais-toi. (À Colas.)
Elle va pourtant se marier, Colas, on me l'a dit dans le village.

COLAS
Que voulez-vous, nout'maître !… Alle a été quatre ans dans les syncopes et pis encore deux ou trois ans dans les mélancolies, pus étique… pus chétive… pus langoureuse… alle faisait compassion à tout le monde, alle n'avait appétit à rien, un oiseau mangeait plus qu'elle… Il n'y avait pas moyen de la ragoûter ; sa mère lui en faisait reproche : eh mais ! mon enfant, qu'est-ce que c'est que ça, queu train menez-vous donc ? Il est vrai que voute homme est mort ; mais il en reste tant d'autres ! mais il y en a tant qui le valent ! Et nonobstant tout ce qu'an lui reprochait, la pauvre femme n'amendait point. À la parfin, il y a deux ans, je pense, que la mère, vers la moisson, amenit au château une troupe de monde, parmi quoi il y avait un grand monsieur qui en fut affolé drès qu'il l'envisagit, et c'est c'ti-là qui va la prendre pour femme… Ils se promenaient tout à l'heure envars ici, et il a eu bian du mal après elle. Il n'y a que trois mois qu'alle peut l'endurer : la v'là stapendant qui se ravigote, et je pense que le tabellion doit venir tantôt de Paris.

LE MARQUIS
Juste ciel ! Et l'aime-t-elle ?

COLAS
Mais… oui… tout doucement, à condition qu'ous êtes mort.

FRONTIN
Et ma femme ?

COLAS
Oh ! si vous êtes défunt, tenez-vous-y.

FRONTIN
Ah ! la maudite créature !

COLAS
Tenez, Monsieur, velà voute veuve et son prétendu qui prenont leur tournant ici avec voute belle-mère.

LE MARQUIS
Je suis si ému que je ferai mieux de ne les pas voir en ce moment-ci… Dis-moi où je puis me retirer.

COLAS
Enfilez ce chemin, il y a au bout ma cabane où vous vous nicherez.

LE MARQUIS
Garde-moi le secret, Colas ; et toi, Frontin, reste ici et dis à la Marquise qu'un gentilhomme qui arrive d'Alger, et qui est dans ce village, envoie savoir s'il peut la voir pour lui parler de feu son mari.

FRONTIN
Oui, Monsieur, ne vous embarrassez pas.
(Il sort.)

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