Scène XVII



(HERMOCRATE, ARTHÉNICE, MADAME SORBIN)

HERMOCRATE (, à Arthénice.)
Vous l'emportez, Madame, vous triomphez d'une résistance qui nous priverait du bonheur de vivre avec vous, et qui n'aurait pas duré longtemps si toutes les femmes de la colonie ressemblaient à la noble Arthénice ; sa raison, sa politesse, ses grâces et sa naissance nous auraient déterminés bien vite ; mais à vous parler franchement, le caractère de Madame Sorbin, qui va partager avec vous le pouvoir de faire les lois, nous a d'abord arrêtés, non qu'on ne la croie femme de mérite à sa façon, mais la petitesse de sa condition, qui ne va pas ordinairement sans rusticité, disent-ils…

MADAME SORBIN
Tredame ! ce petit personnage avec sa petite condition…

HERMOCRATE
Ce n'est pas moi qui parle, je vous dis ce qu'on a pensé ; on ajoute même qu'Arthénice, polie comme elle est, doit avoir bien de la peine à s'accommoder de vous.

ARTHÉNICE (, à part, à Hermocrate.)
Je ne vous conseille pas de la fâcher.

HERMOCRATE
Quant à moi, qui ne vous accuse de rien, je m'en tiens à vous dire de la part de ces messieurs que vous aurez part à tous les emplois, et que j'ai ordre d'en dresser l'acte en votre présence ; mais, voyez avant que je commence, si vous avez encore quelque chose de particulier à demander.

ARTHÉNICE
Je n'insisterai plus que sur un article.

MADAME SORBIN
Et moi de même ; il y en a un qui me déplaît, et que je retranche, c'est la gentilhommerie, je la casse pour ôter les petites conditions, plus de cette baliverne-là.

ARTHÉNICE
Comment donc, Madame Sorbin, vous supprimez les nobles ?

HERMOCRATE
J'aime assez cette suppression.

ARTHÉNICE
Vous, Hermocrate ?

HERMOCRATE
Pardon, Madame, j'ai deux petites raisons pour cela, je suis bourgeois et philosophe.

MADAME SORBIN
Vos deux raisons auront contentement ; je commande, en vertu de ma pleine puissance, que les nommées Arthénice et Sorbin soient tout un, et qu'il soit aussi beau de s'appeler Hermocrate ou Lanturlu, que Timagène ; qu'est-ce que c'est que des noms qui font des gloires ?

HERMOCRATE
En vérité, elle raisonne comme Socrate ; rendez-vous, Madame, je vais écrire.

ARTHÉNICE
Je n'y consentirai jamais ; je suis née avec un avantage que je garderai, s'il vous plaît, Madame l'artisane.

MADAME SORBIN
Eh ! allons donc, camarade, vous avez trop d'esprit pour être mijaurée.

ARTHÉNICE
Allez vous justifier de la rusticité dont on vous accuse !

MADAME SORBIN
Taisez-vous donc, il m'est avis que je vois un enfant qui pleure après son hochet.

HERMOCRATE
Doucement, Mesdames, laissons cet article-ci en litige, nous y reviendrons.

MADAME SORBIN
Dites le vôtre, Madame l'élue, la noble.

ARTHÉNICE
Il est un peu plus sensé que le vôtre, la Sorbin ; il regarde l'amour et le mariage ; toute infidélité déshonore une femme ; je veux que l'homme soit traité de même.

MADAME SORBIN
Non, cela ne vaut rien, et je l'empêche.

ARTHÉNICE
Ce que je dis ne vaut rien ?

MADAME SORBIN
Rien du tout, moins que rien.

HERMOCRATE
Je ne serais pas de votre sentiment là-dessus, Madame Sorbin ; je trouve la chose équitable, tout homme que je suis.

MADAME SORBIN
Je ne veux pas, moi ; l'homme n'est pas de notre force, je compatis à sa faiblesse, le monde lui a mis la bride sur le cou en fait de fidélité et je la lui laisse, il ne saurait aller autrement : pour ce qui est de nous autres femmes, de confusion nous n'en avons pas même assez, j'en ordonne encore une dose ; plus il y en aura, plus nous serons honorables, plus on connaîtra la grandeur de notre vertu.

ARTHÉNICE
Cette extravagante !

MADAME SORBIN
Dame, je parle en femme de petit état. Voyez-vous, nous autres petites femmes, nous ne changeons ni d'amant ni de mari, au lieu que des dames il n'en est pas de même, elles se moquent de l'ordre et font comme les hommes ; mais mon règlement les rangera.

HERMOCRATE
Que lui répondez-vous, Madame, et que faut-il que j'écrive ?

ARTHÉNICE
Eh ! le moyen de rien statuer avec cette harengère ?

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