Scène IX



(LES FEMMES susdites.)

ARTHÉNICE (, après avoir toussé et craché.)
L'oppression dans laquelle nous vivons sous nos tyrans, pour être si ancienne, n'en est pas devenue plus raisonnable ; n'attendons pas que les hommes se corrigent d'eux-mêmes ; l'insuffisance de leurs lois a beau les punir de les avoir faites à leur tête et sans nous, rien ne les ramène à la justice qu'ils nous doivent, ils ont oublié qu'ils nous la refusent.

MADAME SORBIN
Aussi le monde va, il n'y a qu'à voir.

ARTHÉNICE
Dans l'arrangement des affaires, il est décidé que nous n'avons pas le sens commun, mais tellement décidé que cela va tout seul, et que nous n'en appelons pas nous-mêmes.

UNE DES FEMMES
Hé ! que voulez-vous ? On nous crie dès le berceau : vous n'êtes capables de rien, ne vous mêlez de rien, vous n'êtes bonnes à rien qu'à être sages. On l'a dit à nos mères qui l'ont cru, qui nous le répètent ; on a les oreilles rebattues de ces mauvais propos ; nous sommes douces, la paresse s'en mêle, on nous mène comme des moutons.

MADAME SORBIN
Oh ! pour moi, je ne suis qu'une femme, mais depuis que j'ai l'âge de raison, le mouton n'a jamais trouvé cela bon.

ARTHÉNICE
Je ne suis qu'une femme, dit Madame Sorbin, cela est admirable !

MADAME SORBIN
Cela vient encore de cette moutonnerie.

ARTHÉNICE
Il faut qu'il y ait en nous une défiance bien louable de nos lumières pour avoir adopté ce jargon-là ; qu'on me trouve des hommes qui en disent autant d'eux ; cela les passe ; revenons au vrai pourtant : vous n'êtes qu'une femme, dites-vous ? Hé ! que voulez-vous donc être pour être mieux ?

MADAME SORBIN
Eh ! je m'y tiens, Mesdames, je m'y tiens, c'est nous qui avons le mieux, et je bénis le ciel de m'en avoir fait participante, il m'a comblé d'honneurs, et je lui en rends des grâces nonpareilles.

UNE DES FEMMES
Hélas ! Cela est bien juste.

ARTHÉNICE
Pénétrons-nous donc un peu de ce que nous valons, non par orgueil, mais par reconnaissance.

LINA
Ah ! si vous entendiez Persinet là-dessus, c'est lui qui est pénétré suivant nos mérites.

UNE DES FEMMES
Persinet n'a que faire ici ; il est indécent de le citer.

MADAME SORBIN
Paix, petite fille, point de langue ici, rien que des oreilles ; excusez, Mesdames ; poursuivez, la camarade.

ARTHÉNICE
Examinons ce que nous sommes, et arrêtez-moi, si j'en dis trop ; qu'est-ce qu'une femme, seulement à la voir ? En vérité, ne dirait-on pas que les dieux en ont fait l'objet de leurs plus tendres complaisances ?

UNE DES FEMMES
Plus j'y rêve, et plus j'en suis convaincue.

UNE DES FEMMES
Cela est incontestable.

UNE AUTRE FEMME
Absolument incontestable.

UNE AUTRE FEMME
C'est un fait.

ARTHÉNICE
Regardez-la, c'est le plaisir des yeux.

UNE FEMME
Dites les délices.

ARTHÉNICE
Souffrez que j'achève.

UNE FEMME
N'interrompons point.

UNE AUTRE FEMME
Oui, écoutons.

UNE AUTRE FEMME
Un peu de silence.

UNE AUTRE FEMME
C'est notre chef qui parle.

UNE AUTRE FEMME
Et qui parle bien.

LINA
Pour moi, je ne dis mot.

MADAME SORBIN
Se taira-t-on ? car cela m'impatiente !

ARTHÉNICE
Je recommence : regardez-la, c'est le plaisir des yeux ; les grâces et la beauté, déguisées sous toutes sortes de formes, se disputant à qui versera le plus de charmes sur son visage et sur sa figure. Eh ! qui est-ce qui peut définir le nombre et la variété de ces charmes ? Le sentiment les saisit, nos expressions n'y sauraient atteindre. (Toutes les femmes se redressent ici. Arthénice continue.)
La femme a l'air noble, et cependant son air de douceur enchante. (Les femmes ici prennent un air doux.)

UNE FEMME
Nous voilà.

MADAME SORBIN
Chut !

ARTHÉNICE
C'est une beauté fière, et pourtant une beauté mignarde ; elle imprime un respect qu'on n'ose perdre, si elle ne s'en mêle ; elle inspire un amour qui ne saurait se taire ; dire qu'elle est belle, qu'elle est aimable, ce n'est que commencer son portrait ; dire que sa beauté surprend, qu'elle occupe, qu'elle attendrit, qu'elle ravit, c'est dire, à peu près, ce qu'on en voit, ce n'est pas effleurer ce qu'on en pense.

MADAME SORBIN
Et ce qui est encore incomparable, c'est de vivre avec toutes ces belles choses-là, comme si de rien n'était ; voilà le surprenant, mais ce que j'en dis n'est pas pour interrompre, paix !

ARTHÉNICE
Venons à l'esprit, et voyez combien le nôtre a paru redoutable à nos tyrans ; jugez-en par les précautions qu'ils ont prises pour l'étouffer, pour nous empêcher d'en faire usage ; c'est à filer, c'est à la quenouille, c'est à l'économie de leur maison, c'est au misérable tracas d'un ménage, enfin c'est à faire des nœuds, que ces messieurs nous condamnent.

UNE FEMME
Véritablement, cela crie vengeance.

ARTHÉNICE
Ou bien, c'est à savoir prononcer sur des ajustements, c'est à les réjouir dans leurs soupers, c'est à leur inspirer d'agréables passions, c'est à régner dans la bagatelle, c'est à n'être nous-mêmes que la première de toutes les bagatelles ; voilà toutes les fonctions qu'ils nous laissent ici-bas ; à nous qui les avons polis, qui leur avons donné des mœurs, qui avons corrigé la férocité de leur âme ; à nous, sans qui la terre ne serait qu'un séjour de sauvages, qui ne mériteraient pas le nom d'hommes.

UNE DES FEMMES
Ah ! les ingrats ; allons, Mesdames, supprimons les soupers dès ce jour.

UNE AUTRE
Et pour des passions, qu'ils en cherchent.

MADAME SORBIN
En un mot comme en cent, qu'ils filent à leur tour.

ARTHÉNICE
Il est vrai qu'on nous traite de charmantes, que nous sommes des astres, qu'on nous distribue des teints de lis et de roses, qu'on nous chante dans les vers, où le soleil insulté pâlit de honte à notre aspect, et, comme vous voyez, cela est considérable ; et puis les transports, les extases, les désespoirs dont on nous régale, quand il nous plaît.

MADAME SORBIN
Vraiment, c'est de la friandise qu'on donne à ces enfants.

UNE AUTRE FEMME
Friandise, dont il y a plus de six mille ans que nous vivons.

ARTHÉNICE
Et qu'en arrive-t-il ? que par simplicité nous nous entêtons du vil honneur de leur plaire, et que nous nous amusons bonnement à être coquettes, car nous le sommes, il en faut convenir.

UNE FEMME
Est-ce notre faute ? Nous n'avons que cela à faire.

ARTHÉNICE
Sans doute ; mais ce qu'il y a d'admirable, c'est que la supériorité de notre âme est si invincible, si opiniâtre, qu'elle résiste à tout ce que je dis là, c'est qu'elle éclate et perce encore à travers cet avilissement où nous tombons ; nous sommes coquettes, d'accord, mais notre coquetterie même est un prodige.

UNE FEMME
Oh ! tout ce qui part de nous est parfait.

ARTHÉNICE
Quand je songe à tout le génie, toute la sagacité, toute l'intelligence que chacune de nous y met en se jouant, et que nous ne pouvons mettre que là, cela est immense ; il y entre plus de profondeur d'esprit qu'il n'en faudrait pour gouverner deux mondes comme le nôtre, et tant d'esprit est en pure perte.

MADAME SORBIN (, en colère.)
Ce monde-ci n'y gagne rien ; voilà ce qu'il faut pleurer.

ARTHÉNICE
Tant d'esprit n'aboutit qu'à renverser de petites cervelles qui ne sauraient le soutenir, et qu'à nous procurer de sots compliments, que leurs vices et leur démence, et non pas leur raison, nous prodiguent ; leur raison ne nous a jamais dit que des injures.

MADAME SORBIN
Allons, point de quartier ; je fais vœu d'être laide, et notre première ordonnance sera que nous tâchions de l'être toutes. (À Arthénice.)
N'est-ce pas, camarade ?

ARTHÉNICE
J'y consens.

UNE DES FEMMES
D'être laides ? Il me paraît à moi, que c'est prendre à gauche.

UNE AUTRE FEMME
Je ne serai jamais de cet avis-là, non plus.

UNE AUTRE FEMME
Eh ! mais qui est-ce qui pourrait en être ? Quoi ! s'enlaidir exprès pour se venger des hommes ? Eh ! tout au contraire, embellissons-nous, s'il est possible, afin qu'ils nous regrettent davantage.

UNE AUTRE FEMME
Oui, afin qu'ils soupirent plus que jamais à nos genoux, et qu'ils meurent de douleur de se voir rebutés ; voilà ce qu'on appelle une indignation de bon sens, et vous êtes dans le faux, Madame Sorbin, tout à fait dans le faux.

MADAME SORBIN
Ta, ta, ta, ta, je t'en réponds, embellissons-nous pour retomber ; de vingt galants qui se meurent à nos genoux, il n'y en a quelquefois pas un qu'on ne réchappe, d'ordinaire on les sauve tous ; ces mourants-là nous gagnent trop, je connais bien notre humeur, et notre ordonnance tiendra ; on se rendra laide ; au surplus ce ne sera pas si grand dommage, Mesdames, et vous n'y perdrez pas plus que moi.

UNE FEMME
Oh ! doucement, cela vous plaît à dire, vous ne jouez pas gros jeu, vous ; votre affaire est bien avancée.

UNE AUTRE
Il n'est pas étonnant que vous fassiez si bon marché de vos grâces.

UNE AUTRE
On ne vous prendra jamais pour un astre.

LINA
Tredame, ni vous non plus pour une étoile.

UNE FEMME
Tenez, ce petit étourneau, avec son caquet.

MADAME SORBIN
Ah ! pardi, me voilà bien ébahie ; eh ! dites donc, vous autres pimbêches, est-ce que vous croyez être jolies ?

UNE AUTRE
Eh ! mais, si nous vous ressemblons, qu'est-il besoin de s'enlaidir ? Par où s'y prendre ?

UNE AUTRE
Il est vrai que la Sorbin en parle bien à son aise.

MADAME SORBIN
Comment donc, la Sorbin ? m'appeler la Sorbin ?

LINA
Ma mère, une Sorbin !

MADAME SORBIN
Qui est-ce qui sera donc madame ici ; me perdre le respect de cette manière ?

ARTHÉNICE (, à l'autre femme.)
Vous avez tort, ma bonne, et je trouve le projet de Madame Sorbin très sage.

UNE FEMME
Ah ! je le crois ; vous n'y avez pas plus d'intérêt qu'elle.

ARTHÉNICE
Qu'est-ce que cela signifie ? M'attaquer moi-même ?

MADAME SORBIN
Mais voyez ces guenons, avec leur vision de beauté ; oui, Madame Arthénice et moi, qui valons mieux que vous, voulons, ordonnons et prétendons qu'on s'habille mal, qu'on se coiffe de travers, et qu'on se noircisse le visage au soleil.

ARTHÉNICE
Et pour contenter ces femmes-ci, notre édit n'exceptera qu'elles, il leur sera permis de s'embellir, si elles le peuvent.

MADAME SORBIN
Ah ! que c'est bien dit ; oui, gardez tous vos affiquets, corsets, rubans, avec vos mines et vos simagrées qui font rire, avec vos petites mules ou pantoufles, où l'on écrase un pied qui n'y saurait loger, et qu'on veut rendre mignon en dépit de sa taille, parez-vous, parez-vous, il n'y a pas de conséquence.

UNE DES FEMMES
Juste ciel ! qu'elle est grossière ! N'a-t-on pas fait là un beau choix ?

ARTHÉNICE
Retirez-vous ; vos serments vous lient, obéissez ; je romps la séance.

UNE DES FEMMES
Obéissez ? voilà de grands airs.

UNE DES FEMMES
Il n'y a qu'à se plaindre, il faut crier.

TOUTES LES FEMMES
Oui, crions, crions, représentons.

MADAME SORBIN
J'avoue que les poings me démangent.

ARTHÉNICE
Retirez-vous, vous dis-je, ou je vous ferai mettre aux arrêts.

UNE DES FEMMES (, en s'en allant avec les autres.)
C'est votre faute, Mesdames, je ne voulais ni de cette artisane, ni de cette princesse, je n'en voulais pas, mais l'on ne m'a pas écoutée.

Autres textes de Marivaux

La Surprise de l'Amour

(PIERRE, JACQUELINE.)PIERRETiens, Jacquelaine, t'as une himeur qui me fâche. Pargué ! encore faut-il dire queuque parole d'amiquié aux gens.JACQUELINEMais qu'est-ce qu'il te faut donc ? Tu me veux pour ta...

La Seconde Surprise de l'amour

(LA MARQUISE, LISETTE.)(La Marquise entre tristement sur la scène ; Lisette la suit sans qu'elle le sache.)La Marquise (s'arrêtant et soupirant.)Ah !Lisette (derrière elle.)Ah !La MarquiseQu'est-ce que j'entends là ?...

La Réunion des Amours

(L'AMOUR, qui entre d'un côté, CUPIDON, de l'autre.)CUPIDON (, à part.)Que vois-je ? Qui est-ce qui a l'audace de porter comme moi un carquois et des flèches ?L'AMOUR (, à...

La Provinciale

(MADAME LÉPINE, LE CHEVALIER, LA RAMÉE)(Ils entrent en se parlant.)MADAME LÉPINEAh ! vraiment, il est bien temps de venir : je n'ai plus le loisir de vous entretenir ; il...

La mère confidente

(DORANTE, LISETTE.)DORANTEQuoi ! vous venez sans Angélique, Lisette ?LISETTEElle arrivera bientôt ; elle est avec sa mère : je lui ai dit que j'allais toujours devant, et je ne me...

TextesLibres.fr

Bienvenue sur notre site, qui propose une vaste sélection de textes de littérature française libres de droit et gratuits. Nous sommes fiers de pouvoir offrir à nos lecteurs l'accès à des œuvres littéraires importantes et intéressantes sans aucun coût.

Sur notre site, vous trouverez des œuvres de grands écrivains français, allant de la littérature classique à la littérature contemporaine. Nous avons des romans, des poèmes, des pièces de théâtre, des essais et bien plus encore. Nous avons également des textes dans divers genres, y compris la science-fiction, la fantasy, le drame et le suspense.

Nous sommes convaincus que la littérature est une source de savoir et de plaisir pour tous, et nous sommes heureux de pouvoir offrir un accès gratuit à ces œuvres. Nous espérons que vous apprécierez la littérature française que nous proposons sur notre site, et nous vous invitons à découvrir les textes qui s'y trouvent.


Les auteurs


Les catégories

TextesLibres.fr

Médiawix © 2024