SCÈNE XIV


La cellule de frère Laurence.

Entre frère Laurence, puis Roméo. Le jour baisse.

LAURENCE.
Viens, Roméo ; viens, homme sinistre ; l’affliction s’est énamourée de ta personne, et tu es fiancé à la calamité.

ROMÈO.
Quoi de nouveau, mon père ? Quel est l’arrêt du prince ? Quel est le malheur inconnu qui sollicite accès près de moi ?

LAURENCE.
Tu n’es que trop familier avec cette triste société, mon cher fils. Je viens t’apprendre l’arrêt du prince.

ROMÊO.
Quel arrêt, plus doux qu’un arrêt de mort, a-t-il pu prononcer ?

LAURENCE.
Un jugement moins rigoureux a échappé à ses lèvres : il a décidé, non la mort, mais le bannissement du corps.

ROMÉO.
Ah ! le bannissement ! Par pitié, dis la mort ! L’exil a l’aspect plus terrible, bien plus terrible que la mort. Ne dis pas le bannissement !

LAURENCE.
Tu es désormais banni de Vérone. Prends courage ; le monde est grand et vaste.

ROMÉO.
Hors des murs de Vérone, le monde n’existe pas ; il n’y a que purgatoire, torture, enfer même. Être banni d’ici, c’est être banni du monde, et cet exil-là, c’est la mort. Donc le bannissement, c’est la mort sous un faux nom. En appelant la mort bannissement, tu me tranches la tête avec une hache d’or, et tu souris au coup qui me tue !

LAURENCE.
Ô péché mortel ! Ô grossière ingratitude ! Selon notre loi, ta faute, c’était la mort ; mais le bon prince, prenant ton parti, a tordu la loi, et à ce mot sombre, la mort, a substitué le bannissement. C’est une grâce insigne, et tu ne le vois pas.

ROMÉO.
C’est une torture, et non une grâce ! Le ciel est là où vit Juliette : un chat, un chien, une petite souris, l’être le plus immonde, vivent dans le paradis et peuvent la contempler, mais Roméo ne le peut pas. La mouche du charnier est plus privilégiée, plus comblée d’honneur, plus favorisée que Roméo ; elle peut saisir les blanches merveilles de la chère main de Juliette, et dérober une immortelle béatitude sur ces lèvres qui, dans leur pure et vestale modestie, rougissent sans cesse, comme d’un péché, du baiser qu’elles se donnent ! Mais Roméo ne le peut pas, il est exilé. Ce bonheur que la mouche peut avoir, je dois le fuir, moi ; elle est libre, mais je suis banni. Et tu dis que l’exil n’est pas la mort ! Tu n’avais donc pas un poison subtil, un couteau bien affilé, un instrument quelconque de mort subite, tu n’avais donc, pour me tuer, que ce mot : banni !… banni ! Ce mot-là, mon père, les damnés de l’enfer l’emploient et le prononcent dans des hurlements ! Comment as-tu le cœur, toi, prêtre, toi, confesseur spirituel, toi qui remets les péchés et t’avoues mon ami, de me broyer avec ce mot : bannissement ?

LAURENCE.
Fou d’amour, laisse-moi te dire une parole.

ROMÉO.
Oh ! tu vas encore me parler de bannissement.

LAURENCE.
Je vais te donner une armure à l’épreuve de ce mot. La philosophie, ce doux lait de l’adversité, te soutiendra dans ton bannissement.

ROMÉO.
Encore le bannissement !… Au gibet la philosophie ! Si la philosophie ne peut pas faire une Juliette, déplacer une ville, renverser l’arrêt d’un prince, elle ne sert à rien, elle n’est bonne a rien, ne m’en parle plus !

LAURENCE.
Oh ! je le vois bien, les fous n’ont pas d’oreilles !

ROMÉO.
Comment en auraient-ils, quand les sages n’ont pas d’yeux !

LAURENCE.
Laisse-moi discuter avec toi sur ta situation.

ROMÉO.
Tu ne peux pas parler de ce que tu ne sens pas. Si tu étais jeune comme moi et que Juliette fût ta bien-aimée, si, marié depuis une heure, tu avais tué Tybalt, si, tu étais éperdu comme moi et comme moi banni, alors tu pourrais parler, alors tu pourrais t’arracher les cheveux, et te jeter contre terre, comme je fais en ce moment, pour y prendre d’avance la mesure d’une tombe !

Il s’affaisse à terre. On frappe à la porte.

LAURENCE.
Lève-toi, on frappe… Bon Roméo, cache-toi.

ROMÉO.
Je ne me cacherai pas ; à moins que mes douloureux soupirs ne fassent autour de moi un nuage qui me dérobe aux regards !

On frappe encore.

LAURENCE.
Entends-tu comme on frappe ?… Qui est là ?… Roméo, lève-toi, tu vas être pris… Attendez un moment… Debout ! Cours à mon laboratoire !…

On frappe.
Tout à l’heure !… Mon Dieu ! quelle démence !…

On frappe.
J’y vais, j’y vais !

Allant à la porte.
Qui donc frappe si fort ? D’où venez-vous ? que voulez-vous ?

LA NOURRICEdu dehors.
Laissez-moi entrer et vous connaîtrez mon message. Je viens de la part de madame Juliette.

LAURENCEouvrant.
Soyez la bienvenue, alors.

Entre la nourrice.

LA NOURRICE.
Ô saint moine, oh ! dites-moi, saint moine, où est le seigneur de madame, où est Roméo ?

LAURENCE.
Là, par terre, ivre de ses propres larmes.

LA NOURRICE.
Oh ! Dans le même état que ma maîtresse, juste dans le même état.

LAURENCE.
Ô triste sympathie ! Lamentable situation !

LA NOURRICE.
C’est ainsi qu’elle est affaissée, sanglotant et pleurant, pleurant et sanglotant…

Se penchant sur Roméo.
Debout, debout. Levez-vous, si vous êtes un homme. Au nom de Juliette, au nom de Juliette, levez-vous, debout ! Pourquoi tomber dans un si profond désespoir ?

ROMÉOse redressant comme en sursaut.
La nourrice !

LA NOURRICE.
Ah ! monsieur ! ah ! monsieur !… Voyons, la mort est au bout de tout.

ROMÉO.
Tu as parlé de Juliette ! en quel état est-elle ? Est-ce qu’elle ne me regarde pas comme un assassin endurci, maintenant que j’ai souillé l’enfance de notre bonheur d’un sang si proche du sien ? Où est-elle ? et comment est-elle ? Que dit ma mystérieuse compagne de notre amoureuse misère ?

LA NOURRICE.
Oh ! elle ne dit rien, monsieur ; mais elle pleure, elle pleure ; et alors elle se jette sur son lit, et puis elle se redresse, et appelle Tybalt ; et puis elle crie : Roméo ! et puis elle retombe.

ROMÉO.
Il semble que ce nom, lancé par quelque fusil meurtrier, l’assassine, comme la main maudite qui répond à ce nom a assassiné son cousin !… Oh ! dis-moi, prêtre, dis-moi dans quelle vile partie de ce squelette est logé mon nom ; dis-le moi, pour que je mette à sac ce hideux repaire !

Il tire son poignard comme pour s’en frapper, la nourrice le lui arrache

LAURENCE.
Retiens ta main désespérée ! Es-tu un homme ? ta forme crie que tu en es un ; mais tes larmes sont d’une femme, et ta sauvage action dénonce la furie déraisonnable d’une bête brute. Ô femme disgracieuse qu’on croirait un homme, bête monstrueuse qu’on croirait homme et femme, tu m’as étonné !… Par notre saint ordre, je croyais ton caractère mieux trempé. Tu as tué Tybalt et tu veux te tuer ! tu veux tuer la femme qui ne respire que par toi, en assouvissant sur toi-même une haine damnée ! Pourquoi insultes-tu à la vie, au ciel et à la terre ? La vie, le ciel et la terre se sont tous trois réunis pour ton existence ; et tu veux renoncer à tous trois ! Fi ! fi ! tu fais honte à ta beauté, à ton amour, à ton esprit. Usurier, tu regorges de tous les biens, et tu ne les emploies pas à ce légitime usage qui ferait honneur à ta beauté, à ton amour, à ton esprit. Ta noble beauté n’est qu’une image de cire, dépourvue d’énergie virile : ton amour, ce tendre engagement, n’est qu’un misérable parjure, qui tue celle que tu avais fait vœu de chérir ; ton esprit, cet ornement de la beauté et de l’amour, n’en est chez toi que le guide égaré : comme la poudre dans la calebasse d’un soldat maladroit, il prend feu par ta propre ignorance et te mutile au lieu de te défendre. Allons, relève-toi, l’homme ! Elle vit, ta Juliette, cette chère Juliette pour qui tu mourais tout à l’heure : n’es-tu pas heureux ? Tybalt voulait t’égorger, mais tu as tué Tybalt : n’es-tu pas heureux encore ? La loi qui te menaçait de la mort devient ton amie et change la sentence en exil : n’es-tu pas heureux toujours ? Les bénédictions pleuvent sur ta tête ; la fortune te courtise sous ses plus beaux atours ; mais toi, maussade comme une fille mal élevée, tu fais la moue au bonheur et à l’amour. Prends garde, prends garde, c’est ainsi qu’on meurt misérable. Allons, rends-toi près de ta bien-aimée, comme il a été convenu ; monte dans sa chambre et va la consoler ; mais surtout quitte-la avant la fin de la nuit, car alors tu ne pourrais plus gagner Mantoue ; et c’est là que tu dois vivre jusqu’à ce que nous trouvions le moment favorable pour proclamer ton mariage, réconcilier vos familles, obtenir le pardon du prince et te rappeler ici. Tu reviendras alors plus heureux un million de fois que tu n’auras été désolé au départ… Va en avant, nourrice, recommande-moi à ta maîtresse, et dis-lui de faire coucher son monde de bonne heure ; le chagrin dont tous sont accablés les disposera vite au repos… Roméo te suit.

LA NOURRICE.
Vrai Dieu ! je pourrais rester ici toute la nuit à écouter vos bons conseils. Oh ! ce que c’est que la science !

À Roméo.
Mon seigneur, je vais annoncer à madame que vous allez venir.

ROMÉO.
Va, et dis à ma bien-aimée de s’apprêter à me gronder.

LA NOURRICE, lui remettant une bague.
Voici, monsieur, un anneau qu’elle m’a dit de vous donner. Monsieur, accourez vite, dépêchez-vous, car il se fait tard.

La nourrice sort.

ROMÉO, mettant la bague.
Comme ceci ranime mon courage !

LAURENCE.
Partez. Bonne nuit. Mais faites-y attention, tout votre sort en dépend ; quittez Vérone avant la fin de la nuit, ou éloignez-vous à la pointe du jour sous un déguisement. Restez à Mantoue ; votre valet, que je saurai trouver, vous instruira de temps à autre des incidents heureux pour vous qui surviendront ici… Donne-moi ta main ; il est tard : adieu ; bonne nuit.

ROMÉO.
Si une joie au-dessus de toute joie ne m’appelait ailleurs, j’aurais un vif chagrin à me séparer de toi si vite. Adieu.

Ils sortent.

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