Les Fleurs du Mal

Poésie
Année de parution : 1857

L’imprévu

Harpagon qui veillait son père agonisant,
Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches :
« Nous avons au grenier un nombre suffisant,
Ce me semble, de vieilles planches ? »
Célimène roucoule et dit : « Mon coeur est bon,
Et naturellement, Dieu m’a faite très belle. »
– Son coeur ! coeur racorni, fumé comme un jambon,
Recuit à la flamme éternelle !
Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,
Dit au pauvre, qu’il a noyé dans les ténèbres :
« Où donc l’aperçois-tu, ce créateur du Beau,
Ce redresseur que tu célèbres ? »
Mieux que tous, je connais certain voluptueux
Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,
Répétant, l’impuissant et le fat : « Oui, je veux
Être vertueux, dans une heure ! »
L’Horloge à son tour, dit à voix basse : « Il est mûr,
Le damné ! J’avertis en vain la chair infecte.
L’homme est aveugle, sourd, fragile comme un mur
Qu’habite et que ronge un insecte ! »
Et puis, quelqu’un paraît que tous avaient nié,
Et qui leur dit, railleur et fier : « Dans mon ciboire,
Vous avez, que je crois, assez communié
À la joyeuse Messe noire ?
Chacun de vous m’a fait un temple dans son coeur ;
Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde !
Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,
Énorme et laid comme le monde !
Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
Qu’on se moque du maître, et qu’avec lui l’on triche,
Et qu’il soit naturel de recevoir deux prix,
D’aller au Ciel et d’être riche ?
Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
Qui se morfond longtemps à l’affût de la proie.
Je vais vous emporter à travers l’épaisseur,
Compagnons de ma triste joie
À travers l’épaisseur de la terre et du roc,
À travers les amas confus de votre cendre,
Dans un palais aussi grand que moi, d’un seul bloc
Et qui n’est pas de pierre tendre ;
Car il est fait avec l’universel Péché,
Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire ! »
– Cependant, tout en haut de l’univers juché,
Un ange sonne la victoire
De ceux dont le coeur dit : « Que béni soit ton fouet,
Seigneur ! que la Douleur, ô Père, soit bénie !
Mon âme dans tes mains n’est pas un vain jouet,
Et ta prudence est infinie. »
Le son de la trompette est si délicieux,
Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
Qu’il s’infiltre comme une extase dans tous ceux
Dont elle chante les louanges.

L’imprévu
Question à méditer

Autres textes de Charles Baudelaire

Petits Poèmes en prose

Petits Poèmes en prose

Petits Poèmes en prose de Charles Baudelaire, aussi connu sous le titre Le Spleen de Paris, est un recueil de textes courts qui explore la vie moderne, les sensations du...

Du Vin et du Haschisch

Du Vin et du Haschisch

Du Vin et du Haschisch est un texte de Charles Baudelaire qui réfléchit aux effets de deux moyens différents de modifier la conscience, le vin et le haschisch. Baudelaire s’intéresse...

Le Fanfarlo

Samuel Cramer, qui signa autrefois du nom de Manuela de Monteverde quelques folies romantiques, — dans le bon temps du Romantisme, — est le produit contradictoire d’un blême Allemand et...



Les auteurs


Les catégories


Fiches de lecture

© 2026