ACTE TROISIÈME - Scène V



(LE DUC DE GUISE LA DUCHESSE DE GUISE.)

LE DUC DE GUISE
Vrai Dieu ! madame, il est bien bizarre que les ordres donnés par ma bouche aient besoin d'être ratifiés par la vôtre…

LA DUCHESSE DE GUISE
Ce jeune homme m'appartient, et il a cru devoir attendre de moi-même…

LE DUC DE GUISE
Cette obstination n'est pas naturelle, madame ; on connaît Henri de Lorraine, et l'on sait qu'il a toujours chargé son poignard de réitérer un ordre de sa bouche.

LA DUCHESSE DE GUISE
Eh ! monsieur, quelle conséquence pouvez-vous tirer du plus ou moins d'obéissance de cet enfant ?

LE DUC DE GUISE
Moi, aucune… mais j'avais besoin de son absence pour vous exposer plus librement le motif qui m'amène… Voulez-vous bien me servir de secrétaire ?

LA DUCHESSE DE GUISE
Moi, monsieur, et pour écrire à qui ?

LE DUC DE GUISE
Que vous importe ? c'est moi qui dicterai. (Approchant une plume et du papier.)
Voilà ce qu'il vous faut.

LA DUCHESSE DE GUISE
Je crains de ne pouvoir former un seul mot ; ma main tremble… ne pourriez-vous par une autre personne ?…

LE DUC DE GUISE
Non, madame… il est indispensable que ce soit vous.

LA DUCHESSE DE GUISE
Mais, au moins, remettez à plus tard…

LE DUC DE GUISE
Cela ne peut se remettre, madame ; d'ailleurs, il suffira que votre écriture soit lisible… écrivez donc.

LA DUCHESSE DE GUISE
Je suis prête…

LE DUC DE GUISE (dictant.)
Plusieurs membres de la Sainte-Union se rassemblent, cette nuit, à l'hôtel de Guise ; les portes en resteront ouvertes jusqu'à une heure du matin ; vous pouvez y à l'aide d'un costume, de ligueur, passer sans être aperçu… l'appartement de madame la duchesse de Guise est au second…

LA DUCHESSE DE GUISE
Je n'écrirai pas davantage que je ne sache à qui est destiné ce billet…

LE DUC DE GUISE
Vous le verrez, madame, en mettant l'adresse.

LA DUCHESSE DE GUISE
Elle ne peut être pour vous, monsieur ; et à tout autre, elle compromet mon honneur…

LE DUC DE GUISE
Votre honneur !… Vive Dieu ! madame ; et qui doit en être plus jaloux que moi ? … laissez-m'en juge, et suivez mon désir…

LA DUCHESSE DE GUISE
Votre désir, je dois m'y refuser.

LE DUC DE GUISE
Obéissez à mes ordres, alors…

LA DUCHESSE DE GUISE
À vos ordres !… peut-être ai-je le droit d'en demander la cause…

LE DUC DE GUISE
La cause, madame ; tous ces retardements me prouvent que vous la connaissez.

LA DUCHESSE DE GUISE
Moi, et comment ?

LE DUC DE GUISE
Peu m'importe… écrivez.

LA DUCHESSE DE GUISE
Permettez que je me retire…

LE DUC DE GUISE
Vous ne sortirez pas.

LA DUCHESSE DE GUISE
Vous n'obtiendrez rien de moi, en me contraignant à rester.

LE DUC DE GUISE (la forçant à s'asseoir.)
Peut-être vous réfléchirez, madame : mes ordres méprisés par vous ne le sont point encore par tout le monde… et d'un mot, je puis substituer à l'oratoire élégant de l'hôtel de Guise l'humble cellule d'un cloître.

LA DUCHESSE DE GUISE
Désignez-moi le couvent où je dois me retirer, monsieur le duc ; les biens que je vous ai apportés comme princesse de Porcian y paieront la dot de la duchesse de Guise.

LE DUC DE GUISE
Oui, madame ; sans doute vous jugez en vous-même que ce ne serait qu'une faible expiation. D'ailleurs, l'espoir vous suivrait au delà de la grille ; il n'est point de murs si élevés qu'on ne puisse franchir, surtout si on y est aidé par un chevalier adroit, puissant et dévoué. Non, madame, non, je ne vous laisserai pas cette chance ; mais revenons à cette lettre, il faut qu'elle s'achève.

LA DUCHESSE DE GUISE
Jamais, monsieur, jamais.

LE DUC DE GUISE
Ne me poussez pas à bout, madame : c'est déjà beaucoup que j'aie consenti à vous menacer deux fois.

LA DUCHESSE DE GUISE
Eh bien ! je préfère une réclusion éternelle.

LE DUC DE GUISE
Mort et damnation ! croyez-vous donc que je n'aie que ce moyen ?

LA DUCHESSE DE GUISE
Et quel autre ? — (Le duc verse le contenu d'un flacon dans une petite coupe.)
Ah ! vous ne voudriez pas m'assassiner… Que faites-vous, monsieur de Guise, que faites-vous ?

LE DUC DE GUISE
Rien… j'espère seulement que la vue de ce breuvage aura une vertu que n'ont point mes paroles.

LA DUCHESSE DE GUISE
Eh quoi !… vous pourriez !… ah !

LE DUC DE GUISE
Écrivez, madame, écrivez.

LA DUCHESSE DE GUISE
Non, non. Ô mon Dieu ! mon Dieu !

LE DUC DE GUISE (saisissant la coupe.)
Eh bien !…

LA DUCHESSE DE GUISE
Henri, au nom du ciel ! je suis innocente, je vous le jure… Que la mort d'une faible femme ne souille pas votre nom. Henri, ce serait un crime affreux, car je ne suis pas coupable ; j'embrasse vos genoux ; que voulez-vous de plus ? Oui, oui, je crains la mort.

LE DUC DE GUISE
Il y a un moyen de vous y soustraire.

LA DUCHESSE DE GUISE
Il est plus affreux qu'elle encore… Mais non, tout cela n'est qu'un jeu pour m'épouvanter. Vous n'avez pas pu avoir, vous n'avez pas eu cette exécrable idée.

LE DUC DE GUISE (riant.)
Un jeu, madame !

LA DUCHESSE DE GUISE
Non… Votre sourire m'a tout dit…
(Elle abaisse la tête entre ses mains, et prie.)

LE DUC DE GUISE
Êtes-vous décidée ?

LA DUCHESSE DE GUISE (se relevant seule.)
Je le suis.

LE DUC DE GUISE
À l'obéissance ?

LA DUCHESSE DE GUISE (prenant la coupe.)
À la mort !

LE DUC DE GUISE (lui arrachant la coupe et la jetant.)
Vous l'aimiez bien, madame !… Elle a préféré… Malédiction ! malédiction ! sur vous et sur lui… sur lui surtout qui est tant aimé !

LA DUCHESSE DE GUISE
Malheur ! malheur à moi ! car mes forces sont épuisées.

LE DUC DE GUISE
Oui, malheur, car il est plus facile à une femme d'expirer que de souffrir. — (Lui saisissant le bras avec son gant de fer.)
Écrivez.

LA DUCHESSE DE GUISE
Oh ! laissez-moi.

LE DUC DE GUISE
Écrivez !

LA DUCHESSE DE GUISE
Vous me faites mal, Henri.

LE DUC DE GUISE
Écrivez, vous dis-je !

LA DUCHESSE DE GUISE (essayant de dégager son bras.)
Vous me faites bien mal, Henri ; vous me faites horriblement mal… Grâce ! grâce ! ah !

LE DUC DE GUISE
Écrivez donc.

LA DUCHESSE DE GUISE
Le puis-je ? Ma vue se trouble… Une sueur froide… ô mon Dieu ! mon Dieu ! je te remercie, je vais mourir.
(Elle s'évanouit.)

LE DUC DE GUISE
Eh ! non, vous ne mourrez pas.
(Il lui fait respirer un flacon.)

LA DUCHESSE DE GUISE
Qu'exigez-vous de moi ?

LE DUC DE GUISE
Que vous m'obéissiez.

LA DUCHESSE DE GUISE (accablée.)
J'obéis. Mon Dieu ! tu le sais, j'ai bravé la mort… la douleur seule m'a vaincue ; je l'ai supportée autant qu'une faible femme pouvait le faire… Elle a été au delà de mes forces. Tu l'as permis, ô mon Dieu ! le reste est entre tes mains.

LE DUC DE GUISE (dictant.)
L'appartement de madame la duchesse de Guise est au second, et cette clef en ouvre la porte. —
L'adresse maintenant.
(Pendant qu'il plie la lettre, madame de Guise relève sa manche, et l'on voit sur son bras des traces bleuâtres.)

LA DUCHESSE DE GUISE
Que dirait la noblesse de France, si elle savait que le duc de Guise a meurtri le bras d'une femme avec un gantelet de chevalier.

LE DUC DE GUISE
Le duc de Guise en rendra raison à quiconque viendra la lui demander. Achevez : À M. le comte de Saint-Mégrin.

LA DUCHESSE DE GUISE
C'était donc bien à lui !

LE DUC DE GUISE
Ne l'avez-vous pas deviné ?

LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le duc, ma conscience me permettait d'en douter, du moins.

LE DUC DE GUISE
Assez, assez. Appelez un de vos pages, et remettez-lui cette lettre — (Allant à la porte du salon et ôtant la clef.)
et cette clef.

LA DUCHESSE DE GUISE
Ah ! monsieur de Guise ! puisse-t-on avoir plus pitié de vous que vous n'avez eu pitié de moi !

LE DUC DE GUISE
Appelez un page.

LA DUCHESSE DE GUISE
Aucun n'est là…

LE DUC DE GUISE
Arthur ne doit pas être loin… et je suis certain qu'au premier coup de votre sifflet d'argent… mais auparavant, madame, faites bien attention que je suis là, derrière ce rideau… un seul signe, un seul mot… cet enfant est mort… et c'est vous qui l'aurez tué… — (Il siffle.)
Songez-y, madame…

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