Poésies 1865-1866

Poésie
Année de parution : 1865

Sursum

à léon renault


On dit qu’importuné dans la paix de sa glace
Le mont Blanc voit gravir tous les ans sa paroi
Par des aventuriers pleins d’orgueil et d’effroi,
Et la foule murmure : « A quoi bon cette audace ? »

Là, dans l’éternité, tombe, s’amasse et dort
La neige au morne éclat, ce deuil blanc des montagnes
Qui souffrent d’assister aux saisons des campagnes
Et de subir l’ennui d’un immuable sort.

Ici, la vie abonde, active, aimante et belle,
La querelle des vents est la gaîté de l’air ;
Le soleil, qui plus haut laisse planer l’hiver,
N’est chaud que pour la plaine et fécond que pour elle.

Pourquoi, fuyant l’été, gagner les sommets froids,
Poursuivre en longs circuits de rares échappées,
Suspendre la frayeur aux pentes escarpées,
Et s’efforcer au ciel par des sentiers étroits ?

Toujours le ciel se ferme aux bornes de la terre ;
Rien ne sert, pour l’ouvrir, d’élargir l’horizon.
Aimons plutôt : le cœur a besoin de prison :
Dès que le mur s’éloigne, il se sent solitaire. »

Ainsi, les yeux levés, pâle, sans air ni feu,
Monte aux faites muets l’âpre Philosophie,
Et la Volupté roule au vallon de la vie,
Sans songer qu’elle y boit dans la coupe de Dieu.

Mais, tous les ans encor, des hommes fous d’espace
Iront, la pique au poing, sur les plateaux des monts
D’où volent les regards, jetés comme des ponts
Qui portent l’âme à Dieu sur le printemps qui passe.

Là, ces fiers pèlerins n’ont d’ombre que la leur ;
Nul ne rit de l’extase où leur âme se noie ;
Et, s’ils n’entendent plus les hymnes de la joie,
Ils ne frémissent plus des cris de la douleur.

Ils sont loin des savants dont la main sèche tremble,
Loin des hommes de doute heureux d’un vain baiser ;
Mais, forts d’un grave amour, ils viennent seuls poser
Sur l’immense inconnu l’œil et le cœur ensemble.

Ils n’ont pas de repos s’ils ne l’embrassent tout.
La brume quelquefois les aveugle et les trempe.
Ils vont. La plaine utile est un trésor qui rampe ;
Les monts sont des déserts, mais des déserts debout.


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