Argan est le personnage central du Malade imaginaire de Molière. Dès son entrée, il apparaît comme un bourgeois parisien obsédé par sa santé, installé dans sa chambre avec ses comptes d’apothicaire, ses lavements et ses médecines. Il est à la fois le moteur de la pièce et le foyer de toutes les tensions dramatiques : toute l’action se développe autour de ses inquiétudes, de ses décisions familiales et de sa crédulité à l’égard des médecins.
Argan est le protagoniste de l’œuvre, et presque chaque scène le prend pour centre. Son état supposé de malade organise l’intrigue familiale, les conflits avec Angélique, les manœuvres de Béline, les interventions de Toinette et les discours de Béralde. Il sert aussi de cible au comique : sa peur de la maladie, son obsession des remèdes et son rapport servile à la médecine produisent une grande partie des effets satiriques de la pièce.
Son importance tient aussi à sa fonction critique. Par lui, l’œuvre dénonce la crédulité, le jargon médical et les abus d’une pratique fondée sur l’autorité plus que sur la raison. Argan est donc à la fois un personnage de comédie et un instrument de mise en cause des illusions humaines. Il cristallise les enjeux du texte, puisque le dénouement lui-même dépend de sa transformation finale en médecin.
Avec Toinette, Argan entretient une relation de conflit permanent, faite d’injures, de poursuites, de quiproquos et de retournements. Toinette le contredit, le provoque et le manipule, mais elle agit aussi pour son bien, notamment lorsqu’elle met en scène sa fausse mort ou lorsqu’elle se déguise en médecin pour lui ouvrir les yeux. Leur relation est donc paradoxale : Argan la maltraite, mais elle devient l’une des principales forces de régulation de la pièce.
Avec Béline, Argan est dans une relation d’attachement affectif et de dépendance qui se révèle trompeuse. Il l’appelle avec tendresse, lui fait confiance, veut lui confier ses biens et croit à son dévouement. En face, Béline feint l’amour mais laisse paraître, lorsqu’elle croit Argan mort, un calcul intéressé. Avec Angélique, Argan est d’abord autoritaire et inflexible : il veut la marier à Thomas Diafoirus, contre son inclination pour Cléante. Avec Béralde, son frère, il entre dans un dialogue de plus en plus frontal sur la médecine, dialogue où Béralde tente de le ramener au bon sens. Enfin, sa relation avec les médecins - Purgon, Fleurant, Diafoirus, Thomas Diafoirus - est marquée par la soumission, la fascination et l’adhésion aveugle.
Argan est d’abord un homme inquiet, crédule et facilement influençable. Il vit dans la peur de la maladie, scrute ses humeurs, additionne ses soins, compte ses lavements et croit que tout son salut dépend des médecins. Cette obsession donne à son personnage une dimension comique, mais elle révèle aussi une fragilité profonde : Argan se définit à travers son corps, qu’il imagine constamment menacé.
Il est également autoritaire, colérique et égoïste dans ses rapports familiaux. Il veut décider du mariage d’Angélique selon ses intérêts à lui, pour obtenir dans sa famille des alliés médecins. Pourtant, il n’est pas seulement tyrannique : il est aussi naïf, capable d’émotion, de confiance et même de se laisser toucher, comme le montrent ses réactions devant la fausse mort de Louison ou l’hypocrisie de Béline. Son personnage est donc traversé par une contradiction forte entre rigidité et vulnérabilité, entre domination domestique et dépendance intellectuelle.
Argan évolue relativement peu dans le sens d’une conversion durable, ce qui correspond à sa nature de personnage comique. En revanche, il traverse plusieurs épreuves qui déplacent momentanément sa perception : il est successivement dupé, irrité, effrayé, attendri, puis finalement amené à accepter le mariage d’Angélique et Cléante. Sa décision finale de se faire médecin lui-même clôt la pièce sur une forme d’absorption burlesque du problème au lieu d’une véritable guérison intérieure. Cette stabilité finale signifie que la comédie ne cherche pas à le moraliser complètement, mais à le faire entrer, par le jeu, dans le monde qu’il idolâtre.
Argan symbolise la crédulité humaine, la domination des apparences et le pouvoir des discours d’autorité. À travers lui, Molière critique une société où le prestige du savoir peut masquer l’ignorance, où le langage savant intimide au lieu d’éclairer, et où l’on peut confondre soin réel et rituel vide. Argan incarne aussi la tension entre le corps souffrant et l’esprit livré aux fantasmes : sa maladie est peut-être moins un état médical qu’une forme de dépendance imaginaire. En cela, il permet à la pièce de satiriser à la fois la médecine, la famille et la faiblesse universelle des hommes devant leurs peurs.