Lucette Gautier est une chanteuse de café-concert, installée dans un intérieur mondain où se croisent artistes, amis, intermédiaires et prétendants. Elle apparaît d'abord dans une situation domestique et théâtrale très précise, au centre d'un salon élégant qui signale à la fois sa réussite et son appartenance au monde du spectacle. Dès son entrée, elle occupe l'espace par son énergie, sa présence et son rôle de maîtresse de maison, mais aussi par l'importance que tous lui accordent.
Lucette est le véritable pivot de l'intrigue. Autour d'elle s'organisent les arrivées, les attentes, les quiproquos et les révélations successives. Elle déclenche les mouvements de l'action par ses décisions, ses invitations, ses changements d'humeur et surtout par le double enjeu sentimental et matériel qu'elle incarne. Son amour pour Bois-d'Enghien, sa relation avec le général Irrigua, l'intervention de Bouzin et la venue de Viviane font d'elle le centre autour duquel tous les autres personnages gravitent.
Elle n'est pas seulement un personnage amoureux : elle est aussi un moteur dramatique. Ses réactions, ses demandes, sa colère, sa coquetterie et ses inventions verbales orientent les scènes vers le comique de situation. Elle crée le désordre autant qu'elle l'éclaire, et sa place dans l'action est si forte que même quand elle paraît secondairement absente, sa présence continue de peser sur les dialogues et les décisions des autres.
La relation la plus importante est celle qui l'unit à Bois-d'Enghien. Lucette l'aime passionnément, le couvre d'attentions, le traite avec tendresse et jalousie, et refuse l'idée de le perdre. Leur liaison est faite d'embrassades, de déclarations exaltées, de scènes de possession et de ruptures ajournées. Bois-d'Enghien cherche à se dégager d'elle, mais Lucette le retient constamment par son désir, sa sensibilité et sa stratégie affective.
Avec Marceline, sa sœur, Lucette forme un duo de familiarité mêlé de petites piques et de complicité domestique. Avec De Chenneviette, elle entretient une relation de confiance mêlée de reproches pratiques, notamment autour de l'enfant et de l'argent. Avec Bouzin, elle joue d'abord la distance puis l'amabilité, avant de le rejeter avec fermeté quand il devient gênant. Avec le général Irrigua, elle accepte les hommages, les cadeaux et la cour, tout en lui opposant son amour pour un autre homme. Enfin, avec la baronne Duverger et Viviane, elle se trouve prise dans le réseau des convenances sociales et des rivalités amoureuses qui compliquent la scène du mariage.
Lucette est une femme de passion, d'impulsions et de théâtre. Elle aime avec intensité, parle avec abondance, s'enflamme vite, rit, pleure, menace, se contredit et improvise sans cesse. Elle est coquette, spirituelle, directe, parfois cruelle dans ses réparties, mais aussi généreuse, sensible et profondément affective. Son langage même, souvent imagé et dramatique, révèle une personnalité vive, mobile et dominatrice.
Elle manifeste aussi une forme de lucidité pratique. Elle sait recevoir, organiser, doser les apparences et utiliser les circonstances. Mais cette intelligence est régulièrement submergée par la jalousie, le besoin de possession et la démesure sentimentale. Elle oscille entre une sincérité émotive réelle et une aptitude à jouer la comédie, notamment lorsqu'elle feint le suicide ou manipule Bois-d'Enghien pour le retenir. Cette contradiction fait d'elle un personnage à la fois attendrissant et redoutable.
Lucette évolue peu dans son fond, mais elle traverse une suite de déplacements émotionnels très forts. Elle passe de la joie amoureuse à l'indignation, de la confiance à la menace, de la souffrance à la revanche. Son parcours dramatique la conduit à découvrir la vérité sur Bois-d'Enghien, à subir la rupture, puis à retourner la situation par une ultime stratégie affective. Elle demeure cependant fidèle à elle-même : passionnée, théâtrale, imprévisible et obstinée.
Lucette incarne à la fois le monde du spectacle et celui de la représentation sociale. Elle vit dans l'artifice, les apparences, les cadeaux, les formules, les mises en scène de soi et des autres. À travers elle, l'œuvre montre une société où l'amour se confond avec l'intérêt, où les relations passent par le prestige, l'argent, la jalousie et le regard des autres. Elle révèle aussi la puissance comique du théâtre quand un personnage domine l'espace par sa vitalité et sa capacité à transformer chaque émotion en action visible.