Bouzin apparaît dans cette pièce comme un clerc de notaire, un homme de lettres raté qui vit entre le monde administratif et la prétention artistique. Dès sa première entrée, il se présente avec une maladresse comique et une grande assurance verbale, notamment lorsqu'il évoque sa chanson « Moi j'pique des épingues ». Son importance est d'abord secondaire, puis devient rapidement majeure, car il provoque plusieurs quiproquos et relance sans cesse l'action par ses maladresses, ses retours imprévus et sa présence encombrante.
Bouzin n'est pas un protagoniste au sens strict, mais il joue un rôle décisif d'élément perturbateur et de moteur comique. Il sert d'opposant involontaire : sans chercher à nuire, il fait dérailler les situations, expose les mensonges des autres, et accentue les tensions autour de Lucette, de Bois-d'Enghien et du général. Son passage du simple visiteur importun à la figure centrale du tumulte final montre qu'il est l'un des ressorts essentiels du mécanisme dramatique.
Il fonctionne aussi comme révélateur des faux-semblants du milieu représenté. Sa chanson, son bouquet, sa carte glissée dans les fleurs, puis le malentendu autour de la bague et de l'amour supposé de Lucette pour lui, nourrissent une chaîne de confusions qui précipite les crises. Même lorsqu'il disparaît, son nom, ses objets et les conséquences de ses gestes continuent à peser sur l'intrigue.
Avec Lucette Gautier, Bouzin entretient une relation fondée sur le malentendu. Il lui apporte un bouquet, une chanson et une bague qui, en réalité, proviennent du général Irrigua, mais il se trouve malgré lui au centre de cette confusion. Lucette le traite souvent avec condescendance ou amusement, puis avec brusquerie lorsqu'elle juge sa chanson « stupide ». Bouzin reste pourtant obséquieux, soucieux de plaire, et finit par se retrouver humilié par elle.
Avec Bois-d'Enghien, la relation est plus instable encore. Bois-d'Enghien exploite Bouzin, le manipule, le pousse à croire qu'il peut devenir l'amoureux de Lucette, puis lui dérobe son pantalon et son revolver sur le palier. Bouzin devient ainsi un instrument de stratégie dans les mains de Bois-d'Enghien, mais aussi une menace involontaire, puisqu'il peut à tout moment faire éclater la vérité. Avec le général Irrigua, il entre dans un rapport de poursuite et de peur réciproque : le général le prend pour un rival et veut le tuer, tandis que Bouzin fuit dès qu'il l'aperçoit. Avec De Fontanet, enfin, il partage certaines scènes de vanité, de mauvaise foi et de ridicule mondain.
Bouzin est un personnage vaniteux, narcissique et profondément comique. Il se prend au sérieux comme auteur, même lorsque son œuvre est rejetée, et défend sa chanson avec une confiance qui contraste avec l'opinion générale. Il cherche constamment à exister par la parole, par l'effet, par une posture d'artiste incompris. Cette prétention s'accompagne d'une véritable faiblesse de jugement : il ne comprend pas toujours ce qui lui arrive, ni les pièges dans lesquels on le pousse.
Il est aussi peureux, opportuniste et très influençable. Il sait se montrer aimable, mais dès que la menace devient concrète, il fuit, se dérobe ou tente d'obtenir un avantage, comme lorsqu'il récupère le bouquet anonyme ou quand il cherche à se protéger du général. Sa naïveté et son absence de lucidité font de lui une proie idéale pour les autres personnages. Pourtant, il n'est pas seulement lâche : il manifeste aussi une forme d'obstination, une capacité à revenir malgré les humiliations, et un désir persistant d'être reconnu.
Bouzin évolue peu sur le plan moral, mais il change de place dans l'action. Au début, il n'est qu'un solliciteur ridicule, venu pour sa chanson et peu écouté. Peu à peu, il devient un nœud de quiproquos, un faux prétendant, puis un homme traqué. Sa trajectoire est celle d'une humiliation progressive, qui le conduit du salon au palier, puis à la fuite en caleçon sous la poursuite du général et des agents.
Cette stabilité dans le ridicule est significative : Bouzin ne devient jamais plus lucide, mais il révèle par sa constance l'absurdité du monde qui l'entoure. Il reste toujours le même petit personnage d'ambition médiocre, d'amour-propre blessé et de maladresse sociale, et c'est précisément cette fixité qui nourrit la mécanique comique de la pièce.
Bouzin symbolise un certain type de petit arrivisme parisien, mêlé à la prétention artistique et au besoin maladif d'être vu. À travers lui, la pièce se moque des médiocres qui veulent briller, des auteurs sans génie qui rêvent de succès, et des salons où l'apparence compte davantage que la vérité. Il incarne aussi la fragilité sociale de ceux qui ne maîtrisent ni les codes du monde mondain ni ceux du pouvoir symbolique.
Il révèle enfin la logique générale de l'œuvre : un univers où chacun joue un rôle, où les objets circulent plus vite que les sentiments, et où le ridicule naît de l'écart entre ce que les personnages croient être et ce qu'ils sont réellement. Bouzin, avec ses airs d'important et sa défaite finale, met à nu la cruauté légère de la comédie de mœurs et l'échec des vanités humaines.