De Chenneviette apparaît comme un habitué du salon de Lucette Gautier, un homme du monde lié à l'univers des relations, des dettes, des visites et des arrangements. Il se présente dès la première partie comme un proche de la maison, accueilli sans cérémonie, au point que son entrée s'inscrit dans le flux des allées et venues domestiques et mondaines. Sa présence n'est jamais centrale au sens romantique, mais elle est constante dans les moments de transition, ce qui en fait une figure importante du tissu social de la pièce.
Il n'est ni le véritable protagoniste ni l'antagoniste principal, mais un adjuvant bavard, moqueur et utile, qui accompagne les mouvements de l'intrigue sans les déterminer totalement. Il sert souvent de témoin, de commentateur et de relais de l'information. Son rôle est de faire circuler les nouvelles, de réagir aux situations et d'alimenter le comique de société par ses remarques, ses sous-entendus et sa facilité à se mêler aux conversations.
Son poids dramatique vient aussi de sa fonction de médiateur entre les personnages. Il est présent dans plusieurs nœuds de l'action : il commente le retour de Bois-d'Enghien, évoque la pension du petit, discute du général Irrigua, participe aux scènes de déjeuner, puis intervient dans la mécanique du dénouement. Par son agitation et sa mobilité, il aide à faire avancer la pièce, tout en représentant la légèreté et l'instabilité du milieu où tout circule vite : argent, amours, rumeurs et invitations.
Avec Lucette Gautier, De Chenneviette entretient une relation de proximité familière, mêlée de routine et d'ironie. Il lui demande la pension du petit, ce qui le rattache à elle par une dépendance matérielle et presque familiale. Lucette le traite avec aisance, parfois avec une indulgence bonne enfant, parfois en le réprimandant légèrement, ce qui montre une relation ancienne, pratique et sans solennité. Il joue aussi auprès d'elle un rôle de conseiller de circonstance, sans jamais dominer la situation.
Avec Bois-d'Enghien, il forme une sorte de duo de complices instables. Il l'écoute, l'aide à masquer ses embarras, comprend vite les enjeux et se trouve entraîné dans les manœuvres de dissimulation. Il échange avec lui des confidences rapides, des apartés et des réactions communes, mais sans être totalement dupe. Face à la baronne, à Viviane, à Fontanet, au général Irrigua et à Bouzin, il adopte souvent un ton de spectateur amusé, participant au jeu social plutôt que le commandant.
De Chenneviette se distingue par une ironie légère, une sociabilité facile et une certaine désinvolture. Il aime commenter, sourire, faire remarquer les incohérences, et se montre volontiers moqueur envers les autres. Il n'est ni franchement méchant ni profondément vertueux : il appartient à ces personnages qui vivent dans le compromis, la plaisanterie et l'instant. Son regard sur les événements est souvent lucide, mais cette lucidité demeure sans portée morale véritable.
Il est aussi marqué par la frivolité et une forme d'instabilité morale. Il demande de l'argent pour son fils, explique ses difficultés, se montre joueur, parle des courses, des tuyaux, des affaires qui vont mal. Cela le rend à la fois sympathique et peu fiable. Il reflète un monde où les responsabilités existent, mais passent toujours après le plaisir, l'habitude ou l'intérêt immédiat. Sa psychologie est donc celle d'un homme mondain, souple, un peu parasite, toujours en mouvement et rarement profond.
De Chenneviette évolue peu au sens psychologique : il reste un personnage stable, conforme à sa fonction de comédie. Il traverse les actes sans conversion intime ni révélation majeure, mais sa présence s'adapte aux circonstances. Tantôt confident, tantôt témoin, tantôt intermédiaire, il conserve le même ton de légèreté et la même disposition à se mêler à tout. Cette stabilité le rend efficace dramaturgiquement, car il incarne la continuité du salon et la permanence des habitudes mondaines au milieu du tumulte.
De Chenneviette symbolise un certain monde de la fin du siècle : celui des relations faciles, du confort social fragile, des arrangements permanents et de la légèreté entretenue. À travers lui, la pièce montre une société où l'on parle beaucoup, où l'on plaisante sur tout, où les liens familiaux, amoureux et financiers s'entremêlent sans jamais devenir tragiques au sens noble. Il révèle aussi la manière dont le théâtre de l'auteur fait de chaque personnage secondaire une pièce du mécanisme comique : non pas un héros, mais un révélateur des faux-semblants, des intérêts et du ridicule collectif.