Suzanne Simonin est la narratrice et l'héroïne des Mémoires qui portent son nom. Elle se présente comme la fille d'un avocat, élevée dans une famille où elle a subi très tôt une profonde injustice familiale, avant d'être contrainte d'entrer au couvent. Son récit est celui d'une jeune femme de condition bourgeoise, instruite, sensible, douée pour la musique et la parole, mais enfermée malgré elle dans la vie religieuse. Sa première apparition dans le texte la montre déjà dans la nécessité de se justifier, d'écrire pour un protecteur potentiel, et de raconter sa vie avec une sincérité revendiquée.
Suzanne est le personnage central de l'œuvre : elle en est à la fois la protagoniste, la narratrice et le principe organisateur. Tout passe par son regard, ses souvenirs, ses jugements et ses plaintes. Le récit prend la forme d'une confession adressée à un destinataire, le marquis de Croismare, ce qui donne au personnage une fonction essentielle de témoin : elle expose les violences subies, les mécanismes du cloître, les injustices familiales et religieuses, et fait du lecteur le juge de sa cause.
Son importance tient aussi à sa capacité de faire naître l'action. C'est son refus de la profession religieuse, sa protestation contre ses vœux, puis sa lutte pour les faire résilier qui provoquent la plupart des épisodes. Suzanne est donc un moteur narratif autant qu'un corps souffrant, pris dans des institutions qui cherchent à la contraindre. Autour d'elle, les autres personnages prennent sens par rapport à sa situation : ils l'appuient, la persécutent, l'exploitent ou la trahissent.
Les relations familiales sont d'abord marquées par la froideur et l'injustice. Suzanne évoque son père, M. Simonin, sa mère, ses deux sœurs, et surtout le contraste entre son sort et le leur. Elle se sent rejetée, moins aimée, puis sacrifiée à cause d'un secret sur sa naissance. Sa mère reste l'interlocutrice la plus décisive : tantôt dure, tantôt attendrie, elle l'engage dans la vie religieuse, puis lui avoue qu'elle n'est pas sa véritable fille. Cette révélation fait de leur lien un mélange de tendresse, de remords et de violence.
Dans le monde conventuel, Suzanne entretient des rapports contrastés avec plusieurs figures. La mère de Moni, première supérieure de Longchamp, apparaît comme une protectrice ambiguë, séduisante et maternelle, qui l'attire par des caresses, des conseils et des consolations. Sœur Ursule devient ensuite une amie fidèle, capable de l'aider au prix de sa propre santé. À l'inverse, la sœur Sainte-Christine se montre dure et persécutrice, tandis que Sainte-Thérèse manifeste une jalousie douloureuse. Chez Sainte-Eutrope, la supérieure et Suzanne vivent une relation à la fois affective, troublée et dangereuse, que le P. Lemoine condamne sévèrement. Suzanne est aussi liée à M. Manouri, son avocat, qui la défend avec constance, et au P. Lemoine puis à dom Morel, directeurs qui interviennent dans son combat contre le cloître.
Suzanne se définit par la sensibilité, la franchise et un fort besoin de vérité. Elle insiste sans cesse sur sa naïveté, sa sincérité et sa capacité à souffrir. Elle est courageuse, mais d'un courage d'autant plus remarquable qu'il s'exerce dans l'épreuve : elle résiste, proteste, plaide sa cause, supporte les humiliations, et cherche à sauver sa liberté sans renoncer à sa conscience. Elle se montre aussi compatissante, reconnaissante et indulgente, notamment envers ses soutiens et même parfois envers ses persécutrices.
Son portrait est pourtant traversé de contradictions. Elle a du goût pour les arts, sait chanter, jouer du clavecin, plaire, et elle reconnaît elle-même une part de coquetterie naturelle. Elle aime être aimée et caressée, tout en se méfiant de ce qui la trouble. Son esprit est vif, observateur, parfois ironique, mais il peut aussi se perdre dans la peur, la faiblesse, l'angoisse et la rêverie. Suzanne ne cesse d'osciller entre obéissance et révolte, résignation chrétienne et désir de fuir, confiance en Dieu et sentiment de l'abandon. Sa force morale naît précisément de cette lutte intérieure.
Au fil du texte, Suzanne passe d'une jeune fille contrainte et hébétée à une femme qui comprend mieux les ressorts de sa captivité. Son histoire est celle d'un apprentissage douloureux : elle découvre la violence familiale, la manipulation religieuse, l'injustice des procès, la cruauté des couvents et la fragilité de ses propres illusions. Elle ne devient pas plus docile; au contraire, elle affine sa lucidité et sa résistance. Mais cette maturation s'accompagne d'une fatigue croissante et d'une inquiétude constante.
Son évolution n'est donc pas une transformation simple vers la victoire ou l'apaisement. Même lorsqu'elle obtient un certain répit, une nouvelle maison, puis une perspective de sortie, elle demeure marquée par la peur, le doute et la précarité. À la fin, elle est moins une héroïne triomphante qu'une survivante : elle a appris à se connaître, à dénoncer, à se défendre, mais sans parvenir à dissiper entièrement la menace qui pèse sur elle.
Suzanne symbolise à la fois l'innocence persécutée et la critique de l'enfermement religieux imposé. Par elle, l'œuvre révèle la violence des institutions qui prétendent sauver les âmes tout en brisant les corps et les consciences. Son histoire met à nu les hypocrisies du monde familial, la brutalité des rapports de pouvoir, la séduction des discours pieux et la mécanique des contraintes sociales. Elle montre aussi combien la sensibilité humaine peut être déformée par la solitude, l'obéissance forcée et la persécution.
Le personnage sert enfin le projet philosophique et moral du texte : interroger la liberté, la vocation, la légitimité des vœux et le droit de disposer de soi. Suzanne n'est pas seulement une victime; elle devient une voix. Son récit transforme la souffrance privée en accusation générale contre un ordre social et religieux qui enferme les femmes, les soumet, puis prétend interpréter leurs douleurs comme des signes de faute ou de damnation. Elle incarne ainsi une conscience critique, tragique et profondément humaine.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Suzanne Simonin, à travers d'autres œuvres.