La supérieure de Longchamp est la religieuse qui dirige le couvent où Suzanne est conduite après Sainte-Marie, puis après sa prise d'habit et sa profession. Elle apparaît comme une supérieure déjà installée dans son autorité, mais surtout comme une femme de caractère contrasté, à la fois accueillante, caressante, vive, fantasque et capable de dureté. Dans le récit, elle occupe une place centrale, car elle devient la supérieure la plus longuement suivie par Suzanne et l'une des figures les plus marquantes de son expérience monastique.
Dans l'économie du récit, la supérieure de Longchamp est d'abord un personnage de pouvoir. Elle incarne l'institution conventuelle dans ce qu'elle a de plus séduisant et de plus oppressif, et son autorité pèse sur l'ensemble de la vie de Suzanne. Elle participe directement aux pressions exercées sur l'héroïne lors des phases décisives de son parcours, notamment autour des vœux, de l'obéissance, des punitions et du maintien dans le cloître. À ce titre, elle agit à la fois comme adjuvante apparente et comme opposante réelle.
Son importance narrative vient aussi de ce qu'elle concentre les grandes tensions du texte : la vocation forcée, l'hypocrisie religieuse, la violence de l'enfermement et les ambiguïtés du sentiment. Elle est liée aux épisodes les plus mémorables de Longchamp, en particulier à la persécution de Suzanne, à l'accusation de complot ou de désordre, aux humiliations publiques, puis à la dégradation finale de son esprit. Son parcours permet ainsi au récit de montrer comment le cloître peut produire non seulement la souffrance des faibles, mais aussi la désorganisation des autorités elles-mêmes.
Sa relation avec Suzanne est la plus importante. Elle l'attire d'abord par sa bonté, ses caresses, son ton tendre, ses attentions quotidiennes, ses présents et sa protection. Suzanne reconnaît qu'elle lui a été chère et qu'elle a pu l'aimer sincèrement. Mais cette proximité devient progressivement inquiétante, puis destructrice : la supérieure veut monopoliser Suzanne, supporte mal son éloignement, lui reproche ses réserves, et finit par exiger une intimité exclusive. Leur lien se transforme alors en relation de dépendance et de conflit, sous le regard du P. Lemoine, qui condamne ces familiarités.
Avec Sainte-Thérèse, la supérieure entretient aussi un rapport de préférence et de jalousie. La jeune religieuse redoute de perdre la place qu'elle croyait occuper auprès d'elle, et la supérieure lui reproche ses prétentions exclusives. Elle en vient à évoquer devant Suzanne le sort de la sœur Agathe et à menacer indirectement Sainte-Thérèse de rigueur. Avec le P. Lemoine, elle est en rivalité ouverte : il la soupçonne, la juge dangereuse, la nomme presque comme un démon moral, et cherche à protéger Suzanne contre elle. Avec dom Morel, son successeur, elle apparaît au contraire comme une religieuse déjà atteinte par le trouble et le délire, que le directeur observe avec inquiétude.
La supérieure de Longchamp est un personnage double. Elle sait être douce, polie, prévenante, attentive au bien-être matériel, capable d'éloge, de consolation et d'une vraie chaleur affective. Elle connaît les sensibilités de ses religieuses, sait les séduire, les rassurer, les retenir, et elle possède une intelligence fine des relations humaines. Suzanne souligne même qu'elle avait un vrai talent de consolation, une éloquence presque inspirée, et une sensibilité très vive.
Mais cette bonté est inséparable d'une grande instabilité morale et psychologique. Elle est décrite comme inégale, prompte au revirement, autoritaire, possessive, puis dure, puis à nouveau tendre. Elle peut punir avec sévérité, imposer des humiliations, organiser des mortifications, et pousser une religieuse à la confusion. Son affectivité prend parfois la forme d'une passion envahissante qui ressemble au désir, au point de troubler Suzanne elle-même. Enfin, elle finit par basculer dans le délire, la superstition, la culpabilité et la folie, ce qui révèle une fragilité intérieure profonde, liée à l'état religieux qu'elle incarne sans pouvoir le maîtriser pleinement.
La supérieure de Longchamp évolue fortement au cours de l'œuvre. D'abord aimable, brillante, active, presque consolatrice, elle apparaît comme une femme qui sait gouverner par l'affection. Puis, sous l'effet du retrait de Suzanne, du conflit avec le directeur, des tensions internes de la maison et de la peur de la perte, elle devient de plus en plus mélancolique, puis pieuse avec excès, puis délirante. Sa parole se défait, son comportement se trouble, et elle finit par perdre l'équilibre mental. Cette évolution donne au personnage une valeur tragique : elle montre qu'une autorité construite sur la domination affective et la contradiction des désirs se retourne contre elle-même.
La supérieure de Longchamp symbolise la corruption profonde d'un système conventuel fondé sur la contrainte, la dépendance et l'ambivalence des rapports humains. Elle révèle comment une institution censée guider vers Dieu peut produire le mensonge, la possession morale, la jalousie, la cruauté et la folie. Par sa sensibilité même, elle est aussi l'exemple d'une nature vivante que le cloître déforme et détruit. À travers elle, l'œuvre critique non seulement la vie religieuse forcée, mais aussi les formes de pouvoir qui se nourrissent de l'attachement, de la peur et de l'isolement pour asservir les individus.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec La supérieure de Longchamp, à travers d'autres œuvres.