La mère de Suzanne est une bourgeoise mariée à M. Simonin, mère de trois filles, donc celle de Suzanne, l'héroïne et narratrice des mémoires. Elle appartient au milieu familial qui domine le début du récit : femme de maison, d'apparence respectable, liée à un directeur spirituel et soucieuse des intérêts domestiques. Elle apparaît d'abord comme la personne qui, avec le père, décide du destin de Suzanne, puis comme une figure décisive dans la révélation de sa naissance et dans la suite de ses malheurs.
Dans le récit, elle joue un rôle central d'opposante et de moteur de l'intrigue. C'est elle qui, avec M. Simonin, pousse Suzanne vers le couvent, puis qui appuie sa profession religieuse et la maintient dans une voie qu'elle n'a pas choisie librement. Elle est donc une force de contrainte familiale et sociale, à l'origine des événements les plus douloureux de la vie de Suzanne.
Mais elle n'est pas seulement une adversaire : elle devient aussi une source de vérité narrative lorsque le secret de la naissance de Suzanne est enfin révélé. Par son aveu indirect, par les paroles qu'elle confie au père Séraphin, elle explique la dureté de la conduite familiale. Son importance est donc double : elle enferme Suzanne dans son destin, puis elle donne la clef du malheur qui l'a frappée.
Sa relation avec Suzanne est la plus essentielle. Elle la traite avec une dureté que Suzanne ressent comme une injustice profonde, au point de soupçonner qu'elle n'est peut-être pas sa vraie mère. Lors de leurs entretiens, elle lui refuse la tendresse et la place dans la famille qu'elle accorde aux sœurs, tout en lui donnant parfois des paroles d'attachement mêlées de reproches. Suzanne lui demande à plusieurs reprises amour, présence et protection, mais se heurte à une mère dominée par le remords, la contrainte et les calculs domestiques.
Avec M. Simonin, la relation est faite d'obéissance apparente, de tension et de secret. C'est lui qui entre brutalement dans la chambre lorsque Suzanne demande grâce, et elle subit son autorité. Avec le père Séraphin, elle entretient une relation de confiance spirituelle : c'est à son conseil qu'elle confie enfin le secret de la naissance de Suzanne. Son lien avec ses autres filles est aussi déterminant, puisqu'elle justifie devant Suzanne les sacrifices faits pour elles et dit que leurs familles nombreuses empêchent tout partage équitable.
La mère de Suzanne est décrite comme une femme de contradiction. Elle est capable de sensibilité et même de remords, puisqu'elle avoue avoir expié une faute et qu'elle pleure en parlant de sa fille; mais cette sensibilité se heurte à la dureté des circonstances, au scrupule religieux et à la peur du scandale. Elle aime le faste, la compagnie, le jeu et les spectacles, puis s'en prive pour constituer la dot de Suzanne : cette économie montre à la fois sa discipline et son sacrifice.
Elle est aussi une femme dominée par l'idée de faute et par la honte. Sa conduite envers Suzanne semble moins dictée par la cruauté pure que par la volonté de réparer une faute ancienne, la sienne, et de préserver la paix familiale. Elle apparaît donc à la fois coupable et malheureuse, tiraillée entre l'instinct maternel, la conscience, les intérêts des autres enfants et la pression du mari. Son amour est réel, mais profondément entravé, et cette entrave le rend d'autant plus douloureux.
Au fil du texte, la mère de Suzanne passe de la fermeté froide à une parole plus explicite, puis à une forme de confession morale. D'abord inflexible, elle refuse à Suzanne la liberté qu'elle réclame et la pousse à entrer en religion; ensuite, elle révèle à demi le secret de sa naissance et finit par avouer qu'elle a agi sous le poids du remords et de la nécessité. Sa dernière apparition, à l'approche de la mort, la montre encore plus déchirée : elle laisse à Suzanne une lettre, un petit paquet d'argent et une injonction de demeurer en religion.
Elle ne change donc pas radicalement de nature, mais son portrait se nuance : la dure mère devient une femme de culpabilité, puis une mourante qui cherche à expier. Cette stabilité dans la contradiction signifie que l'aveu ne répare rien vraiment; il confirme seulement que le lien maternel est lui-même abîmé par la honte, la peur sociale et les contraintes de la famille.
La mère de Suzanne symbolise la violence intérieure de la société familiale et religieuse. Elle montre comment une mère peut devenir l'instrument d'un système qui sacrifie une fille au profit d'autres enfants, de la réputation, du patrimoine et des apparences. Son personnage révèle aussi la faute cachée, le secret de famille, le poids du remords, et la manière dont la morale sociale se retourne contre l'amour naturel.
Par elle, le texte critique une société où la naissance, l'héritage et le souci du scandale décident du sort d'une jeune fille. Elle incarne une humanité divisée contre elle-même : capable d'aimer, mais incapable de rendre cet amour libre; capable de pleurer, mais contrainte d'agir contre sa propre tendresse. Elle rend ainsi visible l'un des grands thèmes de l'oeuvre : la destruction de l'individu par les institutions, les conventions et les calculs de la famille.