La Duchesse est un personnage du Pays des Merveilles, figure de la cour qui apparaît d'abord dans l'espace domestique et étouffant de sa cuisine, puis réapparaît ensuite à proximité du jeu de croquet de la Reine. Elle est associée à un univers aristocratique absurde, dominé par la hiérarchie, les caprices et la violence verbale. Dans le texte, elle compte parmi les personnages marquants par sa singularité de ton et par l'empreinte qu'elle laisse sur Alice.
La Duchesse joue un rôle secondaire mais décisif dans la progression d'Alice : elle fait partie des rencontres qui déplacent l'héroïne d'un monde à l'autre et qui nourrissent l'étrangeté croissante du récit. Dans la cuisine, elle sert de relais à un univers de dérèglement où la violence et l'absurde se mêlent, puis, lors du croquet, elle rejoint la sphère de la Reine, renforçant l'impression d'une cour entièrement dominée par l'arbitraire.
Elle n'est ni narratrice ni véritable adjuvant, mais plutôt un personnage d'opposition indirecte. Elle gêne, intimide ou désoriente Alice, tout en lui fournissant des formulations paradoxales et des maximes morales qui participent à la satire générale de l'œuvre. Sa présence est importante moins par l'action que par ce qu'elle révèle du monde dans lequel Alice circule.
Ses relations avec Alice sont centrales. Dans la cuisine, la Duchesse lui parle de très près, la serre presque, l'écoute à peine et lui répond sur un mode autoritaire ou sentencieux. Elle finit par lui jeter le bébé dans les bras, ce qui impose à Alice une charge encombrante et absurde. Plus tard, lorsqu'Alice la retrouve, la Duchesse se montre d'abord amicale, passant son bras sous le sien, ce qui contraste avec la scène précédente et souligne l'instabilité de ses rapports aux autres.
La Duchesse est aussi liée à la Reine, relation de dépendance et de peur. Lorsqu'elle aperçoit la Reine, son assurance disparaît aussitôt : elle s'éclipse dès que la souveraine la menace. Avec la cuisinière, elle forme un duo de cuisine où règnent le désordre et la brutalité. Le bébé, enfin, est l'objet de ses secousses et de ses maladresses, tandis que le chat grimaçant, en arrière-plan, participe à la même atmosphère déconcertante.
La Duchesse se définit d'abord par son caractère contradictoire. Elle peut apparaître brusque, laide, autoritaire, voire cruelle, notamment quand elle secoue le bébé ou qu'elle parle avec dureté. Mais elle peut aussi être amicale, presque confiante, lorsqu'elle retrouve Alice au jardin. Ce changement rapide montre une personnalité instable, gouvernée par l'humeur plutôt que par des principes solides.
Elle est surtout marquée par une propension obsessionnelle à la morale. Elle prétend qu'« il y a une morale à tout » et multiplie les formules sentencieuses, souvent absurdes ou déformées. Cette tendance révèle à la fois une volonté de donner un sens au monde et une incapacité à produire un vrai discernement. Chez elle, la morale devient un automatisme verbal, non une sagesse réelle. Sa nervosité, sa dépendance à la Reine, son ton tour à tour familier et menaçant composent ainsi une figure à la fois ridicule et inquiétante.
La Duchesse évolue peu dans le récit. Elle passe d'une figure violente et suffocante dans la cuisine à une interlocutrice plus douce lorsqu'Alice la retrouve dans le jardin, mais cette amélioration reste fragile et conditionnée par la peur de la Reine. Son identité ne se transforme pas en profondeur : elle demeure un personnage de contradiction, capable de changer d'attitude sans changer de nature. Cette relative stabilité renforce son rôle de satire vivante des comportements de cour et des discours moralisateurs.
La Duchesse symbolise la déformation du langage moral et l'absurdité d'un monde social fondé sur la domination, la peur et la pose. À travers elle, le texte se moque des personnes qui font des maximes de tout, sans jamais en tirer une conduite cohérente. Elle révèle aussi une cour où les rapports humains sont instables, gouvernés par la menace et le caprice. En ce sens, elle contribue pleinement au projet de l'œuvre : montrer un univers où le sérieux se vide de sens et où les discours de pouvoir ou de morale deviennent eux-mêmes des formes de folie.