Le Dr Stockmann est le médecin des bains de la ville, mari de Mme Stockmann et père d'Eilif, Morten et Pétra. Il apparaît d'abord dans son intérieur familial, au milieu d'un souper, comme un homme chaleureux, bruyant, accueillant, entouré de proches et d'amis. Son statut social est celui d'un notable instruit, lié à l'établissement thermal qui fait vivre la cité, mais aussi d'un homme relativement indépendant qui ne supporte ni la routine ni la prudence excessive. Dès ses premières interventions, il se distingue par son énergie, son goût de la parole et son importance centrale dans tout le drame.
Le Dr Stockmann est clairement le protagoniste de l'œuvre. Toute l'intrigue se noue autour de sa découverte scientifique : il met au jour la contamination des eaux de l'établissement thermal, ce qui provoque un conflit politique, économique et moral à l'échelle de la ville. Son rapport déclenche l'action, son opposition avec le juge structurer l'essentiel du conflit, et sa conférence publique donne au drame sa forme de confrontation collective. Il est à la fois moteur de l'action et centre de gravité idéologique.
Son importance tient aussi au fait qu'il fait basculer l'œuvre d'un problème sanitaire vers une réflexion générale sur la vérité, le pouvoir et la majorité. En dévoilant le mensonge des bains, puis celui de la société entière, il transforme une crise locale en crise de conscience. Même lorsqu'il est rejeté, congédié et déclaré ennemi du peuple, il reste la force la plus active de la pièce, celle qui oblige tous les autres personnages à se positionner.
Sa relation la plus conflictuelle est celle qui l'oppose à son frère, Peter Stockmann, le juge. Les deux hommes incarnent deux logiques incompatibles : la vérité scientifique et morale pour l'un, la sauvegarde de l'ordre et des intérêts publics pour l'autre. Leur dialogue est progressivement un affrontement, marqué par l'autorité, les menaces, puis la rupture ouverte. Le Dr Stockmann voit en Peter un obstacle majeur, un représentant de la lâcheté sociale et du compromis.
Avec Mme Stockmann, la relation est plus complexe : elle est à la fois son soutien et sa voix de prudence. Elle l'aime, le défend, mais lui rappelle constamment les risques pour la famille et la nécessité de la mesure. Avec Pétra, il partage une proximité intellectuelle et affective profonde : elle le comprend, l'encourage et se tient à ses côtés. Avec Hovstad et Billing, l'alliance est d'abord politique et journalistique, mais elle se révèle opportuniste et fragile. Avec Aslaksen, il reçoit d'abord un appui de façade, rapidement réversible. Enfin, avec Morten Kiil, son beau-père, la relation mêle moquerie, intérêts matériels et manipulation, jusqu'à la découverte finale du piège des actions achetées. Horster, lui, lui témoigne une fidélité rare et désintéressée.
Le Dr Stockmann est un homme de conviction, profondément attaché à la vérité, au devoir et à la liberté de penser. Il agit d'abord comme un savant scrupuleux, puis comme un dénonciateur inflexible qui refuse tout compromis avec le mensonge. Il est généreux, enthousiaste, capable d'emportement, de confiance, d'humour et d'élan familial. Son discours est souvent vif, imagé, énergique, ce qui en fait un personnage d'une grande puissance verbale.
Mais il est aussi orgueilleux, impulsif et excessif. Sa lucidité scientifique s'accompagne d'une tendance à la radicalisation : il passe de la dénonciation des bains à une condamnation globale de la société bourgeoise, puis de la majorité et du système des partis. Il aime parler haut, agir seul, provoquer, et il sous-estime parfois les conséquences concrètes de ses gestes pour les siens. Son courage est réel, mais il est traversé par des contradictions : il veut le bien commun, tout en supportant mal la contradiction et en blessant ceux qu'il combat par ses paroles outrancières. Sa force morale coexiste avec une forme de combativité presque agressive.
Le Dr Stockmann évolue d'un homme heureux, confiant dans la reconnaissance publique, vers un persécuté qui se découvre isolé, puis vers un combattant encore plus résolu. Le rejet social ne le brise pas : il durcit sa pensée, élargit son combat et finit par assumer pleinement sa marginalité. À la fin, il ne cherche plus seulement à défendre son rapport sur les bains, mais à faire une éducation indépendante de ses enfants et à mener une lutte plus vaste contre les chefs de parti, la majorité compacte et l'esprit de conformisme. Sa trajectoire est celle d'un durcissement lucide plutôt que d'un apaisement.
Le personnage symbolise la conscience individuelle en lutte contre la pression collective. À travers lui, l'œuvre interroge la fragilité de la vérité dès qu'elle contredit des intérêts économiques, politiques ou sociaux. Le Dr Stockmann révèle aussi la violence du conformisme : une communauté qui se dit libérale peut se retourner contre celui qui la met face à ses contradictions. En même temps, l'auteur montre qu'un homme de vérité peut devenir excessif, provocateur, presque dangereux par son absolutisme. Le personnage porte donc une critique double : celle d'une société qui étouffe la parole libre, et celle d'une parole libre qui, poussée à l'extrême, devient elle-même intransigeante. Il incarne enfin l'idée qu'être fort, c'est peut-être rester seul sans se renier.