Aslaksen est l'imprimeur et président de l'Association des petits propriétaires immobiliers. Il apparaît d'abord comme un homme de la petite bourgeoisie, soucieux de ses intérêts matériels, de sa respectabilité et de la « mesure ». Sa première apparition le montre dans le bureau du Messager du peuple, puis dans les réunions qui entourent la crise des bains, où il prend rapidement une place importante comme figure d'influence locale.
Dans l'action, Aslaksen joue surtout un rôle d'adjuvant opportuniste puis d'opposant décisif. Il soutient d'abord le docteur Stockmann, approuve sa découverte, accepte de porter et d'imprimer le texte, et devient même le président de la réunion populaire. Mais, dès que l'affaire prend une portée politique et financière risquée, il se rallie au camp du juge Stockmann et contribue directement à faire basculer l'assemblée contre le docteur.
Son poids dramatique est considérable parce qu'il incarne la force pratique de l'opinion organisée : il contrôle la presse locale, anime l'assemblée, canalise les votes et donne une forme « respectable » à la rétractation collective. Il n'est pas seulement un personnage secondaire comique; il est l'un des rouages essentiels par lesquels la majorité compacte se constitue et se retourne contre le héros.
Avec le docteur Stockmann, Aslaksen entretient une relation de soutien intéressé puis de rupture. Il le félicite, le flatte, lui promet son appui et parle de lui comme d'un « ami du peuple », mais il refuse de le suivre dès qu'il estime que les sacrifices exigés menacent la ville et les petits contribuables. Leur relation révèle son goût pour l'adhésion de principe, à condition qu'elle reste sans danger.
Avec Hovstad, il forme d'abord un duo politique et journalistique : tous deux défendent le mouvement libéral, la diffusion de l'article et l'action publique. Pourtant, leur alliance repose sur la prudence, les calculs et le rapport de force. Face au juge Stockmann, Aslaksen manifeste du respect, accepte son autorité et se laisse convaincre; il devient ainsi l'instrument qui permet au juge de retourner l'opinion. Dans l'assemblée, il représente aussi les propriétaires immobiliers, les « petites gens » et l'opinion locale qu'il prétend guider.
Aslaksen se définit par la modération, la prudence et le souci de l'ordre. Il se présente comme un homme sensé, réfléchi, pacifique, attaché aux règles et à l'équilibre social. Il parle sans cesse de « mesure » et de « modération », ce qui fait de lui une figure de l'homme pratique, prudent jusque dans ses prises de position morales. Il aime se donner comme défenseur de la collectivité, mais toujours dans des limites compatibles avec ses intérêts et ceux de sa clientèle.
Psychologiquement, il est surtout tacticien. Il sait attendre, ménager les positions, changer de cap et préserver son influence. Son discours libéral est ambigu : il se dit proche du peuple, mais il redoute les conséquences économiques d'une vraie rupture; il soutient la liberté d'expression, mais seulement quand elle ne menace pas l'ordre local. Cette contradiction le rend moins passionné qu'utilitaire, moins idéaliste que calculateur. Il peut paraître timoré, mais sa prudence est aussi une forme de pouvoir.
Aslaksen évolue peu dans son fond : il reste jusqu'au bout fidèle à sa logique de modération, d'opportunisme et de gestion des risques. Ce qui change, en revanche, c'est l'objet de son soutien. D'abord favorable au docteur Stockmann, il se détourne de lui quand le projet devient coûteux et menaçant pour les intérêts municipaux, puis il finit par récupérer la situation en présidant le vote qui condamne le docteur comme ennemi du peuple. Sa stabilité morale apparente révèle surtout sa capacité d'adaptation.
Aslaksen symbolise la prudence bourgeoise, le compromis, et la manière dont une société peut étouffer la vérité au nom de la mesure et de l'intérêt commun. Par son langage de bon sens, il donne une apparence respectable à la peur de perdre, à la défense des biens et à la soumission aux rapports de force. Il montre que le pouvoir ne passe pas seulement par les autorités officielles, mais aussi par ceux qui contrôlent l'opinion, les journaux et les formes sociales de l'approbation. Chez Ibsen, il révèle ainsi la fragilité des convictions publiques lorsque celles-ci dépendent du confort, de la réputation et du calcul.