Lucrèce est une jeune femme de Paris, amie de Clarice et cousine de cette dernière, présentée dès la liste des personnages comme l'objet d'un réseau de relations amoureuses et sociales qui structurent l'action. Elle appartient au monde des dames de qualité, entourée de servantes et de prétendants, et son statut la place au coeur des échanges galants. Elle apparaît d'abord à travers le dispositif de la ruse, puisque son nom sert de masque à Clarice pour parler à Dorante, ce qui lui donne d'emblée une importance décisive dans l'intrigue.
Lucrèce n'est pas seulement un personnage secondaire : elle devient un ressort majeur du quiproquo dramatique. Son nom, sa fenêtre, ses billets et sa position d'amie disponible à la complicité permettent d'organiser les intrigues parallèles entre Dorante, Clarice et Alcippe. Elle est à la fois enjeu amoureux, relais de communication et instrument de la feinte, ce qui fait d'elle un personnage-charnière dans la mécanique comique.
Son rôle tient aussi à sa capacité à faire circuler l'information et à réorienter les relations. Elle reçoit les messages, accepte d'écrire, observe, juge, puis répond aux manoeuvres de Dorante. Elle n'est pas simple spectatrice de l'action - elle en infléchit les effets, notamment quand sa fenêtre devient le lieu d'un échange où Clarice parle sous son nom et où Dorante tente de se justifier. Par sa présence, les illusions de Dorante se démultiplient et l'intrigue se resserre autour du problème central de la vérité et du mensonge.
Avec Clarice, Lucrèce entretient une relation d'amitié et de complicité constante. Clarice se sert d'elle pour contacter Dorante sans s'exposer, et Lucrèce accepte de prêter son nom, sa fenêtre et sa lettre. Pourtant, cette alliance ne supprime pas une légère rivalité affective, car toutes deux se trouvent prises dans le jeu de Dorante et finissent par mesurer différemment son adresse. Leur échange montre une confiance réelle, mais aussi une concurrence discrète autour de l'attention du jeune homme.
Avec Dorante, Lucrèce est d'abord l'objet d'un double discours. Il lui écrit, la désigne comme celle qu'il aime, puis affirme à Clarice qu'il ne l'aime qu'elle. Lucrèce devient ainsi le point de cristallisation de sa fourberie autant que de son désir. Face à Alcippe, elle n'est pas en conflit direct, mais elle participe malgré elle à la confusion qui provoque sa jalousie. Avec Sabine, enfin, Lucrèce est en position de maîtresse qui reçoit des informations, mais aussi de femme lucide qui sait se méfier des apparences et des propos de Dorante.
Lucrèce se distingue d'abord par une grande réserve. Elle parle souvent peu, et ce silence même est commenté dans le texte comme une qualité rare qui attire l'attention de Cliton. Elle apparaît comme discrète, mesurée, capable de retenir ses mouvements et de ne pas se livrer trop vite. Cette retenue la rend difficile à saisir, mais aussi plus crédible que les personnages emportés par leurs paroles.
Elle est néanmoins loin d'être passive. Elle sait observer, douter, répondre et user du soupçon. Elle n'accorde pas facilement sa confiance à Dorante, qu'elle sait fourbe, et elle refuse de se laisser gagner sans précaution. Sa curiosité est réelle, mais elle demeure contrôlée - elle veut comprendre avant d'aimer. On la voit également capable de fermeté, puisqu'elle déchire la lettre de Dorante, tout en laissant Sabine continuer à l'informer. Sa psychologie est donc faite d'une tension entre retenue, curiosité et prudence.
Lucrèce évolue peu au sens d'un changement radical, mais elle passe d'une position d'observatrice prudente à celle de femme mise au centre d'un choix amoureux explicite. D'abord méfiante envers Dorante, elle accepte néanmoins d'écouter, de recevoir ses billets et de considérer l'éventualité d'un attachement. À la fin, elle reste dans une attitude de réserve calculée, demandant encore des preuves et n'accordant pas sa confiance sans conditions. Cette stabilité est signifiante : dans la comédie, elle incarne une résistance au mensonge et au vertige des apparences.
Lucrèce symbolise une forme de lucidité féminine dans un monde dominé par les fausses paroles, les récits fabriqués et les stratégies de séduction. Face à Dorante, qui ment avec inventivité, elle représente la nécessité de l'épreuve, du délai et de l'examen. Elle révèle aussi que l'amour, dans cette société mondaine, passe par la médiation des billets, des servantes, des fenêtres et des réputations. Par sa réserve, elle met en lumière l'écart entre le discours galant et la vérité des sentiments, et elle incarne une exigence de discernement qui traverse toute l'oeuvre.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Lucrèce, à travers d'autres œuvres.