Madame Popova est une propriétaire terrienne, veuve depuis sept mois, qui vit recluse dans sa maison, entourée du souvenir de son mari défunt Nikolaiï Mikhailovitch. Elle apparaît d’abord dans une scène domestique où elle refuse de sortir du deuil et du monde, tandis que Louka tente en vain de la détourner de cette solitude. Dès sa première apparition, elle s’impose comme un personnage central, à la fois par son état de deuil extrême et par la place que sa demeure occupe dans l’action.
Dans l’intrigue, Madame Popova est l’un des deux grands pôles dramatiques de la pièce, face à Smirnov. Elle n’est pas narratrice, mais elle est clairement une protagoniste majeure, puisque toute la situation initiale - son deuil, son enfermement et le retard de paiement lié à son mari - fait naître le conflit principal. Sa position de maîtresse de maison lui donne un pouvoir social réel, mais ce pouvoir se heurte à l’irruption brutale de Smirnov.
Son importance tient aussi à la manière dont elle fait basculer la scène d’un drame du deuil vers une comédie de l’affrontement verbal, puis vers une tension amoureuse inattendue. Elle devient progressivement opposante de Smirnov, puis partenaire d’un duel verbal et affectif. L’intrigue se construit autour de ses refus successifs, de sa colère, de son orgueil, puis de son revirement final.
Avec Louka, Madame Popova entretient une relation de dépendance domestique et de contraste moral. Louka la pousse à sortir, à recevoir, à vivre, tandis qu’elle s’enferme dans le souvenir de son mari et dans une fidélité qu’elle proclame absolue. Leur échange montre une différence de vision du monde : Louka prône le bon sens, l’habitude de la vie quotidienne et la sociabilité, alors qu’elle s’accroche à une posture de veuve inconsolable.
Avec Smirnov, la relation évolue de la confrontation à l’attirance. Elle le reçoit d’abord comme un créancier grossier, puis le repousse avec indignation lorsqu’il exige son argent et la provoque. Elle l’insulte, le défie en duel, accepte de prendre les pistolets, mais finit par céder à une passion réciproque. Cette relation est au cœur de l’œuvre. Avec Nikolaiï Mikhailovitch, son mari mort, le lien est fait de fidélité déclarée, de souvenir et d’ambivalence : elle affirme l’avoir aimé malgré ses torts, ses infidélités et sa cruauté. Ce rapport au défunt structure tout son discours initial et explique son enfermement.
Madame Popova se présente d’abord comme une femme de devoir, de constance et de fidélité conjugale. Elle affirme vouloir rester fidèle à son mari jusqu’à la fin de sa vie, comme si son amour devait survivre à la mort. Elle est sensible, émotive, capable de pleurer, de rire à travers ses larmes, de parler à la photographie du défunt et de s’emporter vivement. Son langage montre une intensité affective forte, qui fait d’elle un personnage profondément passionné.
Mais cette fidélité est aussi traversée de contradictions. Elle dit admirer un mari qui la trompait, reconnaît sa cruauté, et continue pourtant à lui rester attachée. Elle veut fuir le monde, mais réagit avec vivacité à l’irruption de Smirnov. Elle se dit retirée du monde, mais accepte le duel, puis laisse surgir une attraction immédiate. Son orgueil, sa susceptibilité et sa colère la rendent combative; son chagrin la rend vulnérable; sa force de caractère coexiste avec une grande réceptivité émotionnelle.
Madame Popova connaît une évolution nette au cours de l’œuvre. D’abord enfermée dans un deuil rigide, elle refuse les sorties, les visites et toute idée de renoncer à la mémoire de son mari. Puis l’arrivée de Smirnov ébranle ses certitudes : elle passe de la froideur au conflit, du refus à l’agressivité, puis du défi au consentement amoureux. Sa transformation est rapide, presque brutale, mais elle conserve jusqu’au bout son tempérament ardent. Ce changement signifie moins une conversion morale qu’une révélation de ce qu’elle portait déjà en elle : une énergie, une passion et une capacité d’excès que le deuil masquait.
Madame Popova symbolise à la fois la veuve idéalisée, la femme enfermée dans un rôle social de fidélité, et la puissance des apparences que la pièce se plaît à renverser. Son deuil est présenté comme sincère, mais aussi comme une construction psychologique et sociale qui la maintient hors de la vie. À travers elle, le texte interroge les conventions du comportement féminin, le langage du devoir, et la frontière entre sincérité et posture. Son évolution finale met en lumière le caractère instable des sentiments et la force du désir au-delà des discours moraux.
Elle révèle aussi un projet comique fondé sur le contraste entre les mots et les gestes, entre la solennité du deuil et la violence du désir. En faisant de Madame Popova une femme capable d’insulte, de duel et d’amour soudain, l’œuvre déconstruit les attentes liées à la veuve exemplaire. Elle incarne ainsi une humanité contradictoire, excessive, imprévisible, où la douleur, l’orgueil et l’amour peuvent se confondre dans un même élan.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Madame Popova, à travers d'autres œuvres.