Smirnov est un lieutenant d'artillerie en retraite, propriétaire foncier, qui fait irruption dans l'espace fermé de Mme Popova pour réclamer une dette ancienne. Il apparaît comme un créancier épuisé, couvert de poussière, venu de loin pour obtenir le remboursement de deux traites de mille deux cents roubles. Sa première apparition est celle d'un homme brusque, pressé, nerveux, dont la présence bouleverse immédiatement l'équilibre domestique et dramatique de la scène.
Dans l'intrigue, Smirnov joue d'abord le rôle d'opposant : il s'oppose à Mme Popova par sa demande d'argent, par son refus de partir et par son ton provocateur. Il devient rapidement le moteur de l'action, car son obstination empêche toute résolution simple et transforme un conflit financier en affrontement verbal, puis en duel annoncé. Sans lui, la scène resterait une situation de deuil et d'enfermement; avec lui, elle se change en crise vive, imprévisible et comique.
Son poids narratif tient aussi à sa capacité à faire basculer le dialogue de la colère à l'attirance. Il provoque Mme Popova, la défie, la met en rage, puis avoue son trouble et son amour. Ce retournement fait de lui un personnage central de la progression dramatique : il n'est pas seulement un créancier, mais la force qui révèle les tensions cachées, déplace les rapports de pouvoir et conduit à l'embrasement final.
Avec Mme Popova, Smirnov entretient la relation la plus importante de l'œuvre. Il commence par la rudoyer sur la question de l'argent, se moque de son deuil, conteste sa manière de vivre et l'accuse d'hypocrisie. Mme Popova le traite en retour de « moujik », d'« ours mal léché » et de « monstre ». Cette hostilité s'intensifie jusqu'au duel, mais elle se renverse ensuite en fascination réciproque et en aveu amoureux. Leur relation est faite d'affrontement, d'ironie, de violence verbale et de désir soudain.
Avec Louka, Smirnov adopte un comportement dominateur et méprisant : il l'insulte, le rabroue, lui ordonne d'obéir et le réduit au silence. Louka le perçoit comme un « sauvage », un être brutal et menaçant. Cette relation souligne le tempérament autoritaire de Smirnov et sa difficulté à supporter la moindre résistance. Les autres personnages, Dacha, Pélagie, le jardinier, le cocher ou les ouvriers, n'interviennent que comme arrière-plan de sa montée de tension, puisque c'est à cause de lui que la maison entière se mobilise.
Smirnov est un homme d'une grande nervosité, colérique, impatient et volontiers grossier. Il parle haut, s'emporte vite, gesticule, multiplie les exclamations et revendique une franchise brutale. Il se présente comme un homme accablé par les dettes, épuisé par les trajets et par l'hostilité de ses débiteurs. Sa violence verbale s'accompagne d'un tempérament orgueilleux : il refuse d'être traité avec condescendance et veut obtenir immédiatement ce qui lui est dû.
Mais il n'est pas seulement brutal. Il montre aussi des contradictions nettes : il méprise les femmes, puis se découvre soudain bouleversé par Mme Popova; il se prétend maître de lui-même, puis avoue être « fou » et « amoureux »; il vient pour une affaire d'argent, mais abandonne presque sa revendication sous l'effet du trouble amoureux. Sa psychologie est faite de fougue, d'instabilité et de sincérité impulsive. Il se montre à la fois cynique, vaniteux, susceptible, et capable d'un élan sentimental immédiat. Cette tension entre rudesse affichée et désordre intérieur le rend profondément paradoxal.
Smirnov évolue rapidement au cours de la pièce, mais cette évolution reste concentrée dans un temps très bref et prend la forme d'un renversement. Il entre en créancier agressif, obsédé par l'argent, puis, après une succession de disputes avec Mme Popova, il passe à l'admiration, à la fascination et à la déclaration d'amour. Ce changement n'efface pas son tempérament : il demeure impulsif, excessif et théâtral, mais son énergie se reconfigure. La fin le montre moins comme un adversaire que comme un homme emporté par un coup de foudre inattendu.
Smirnov symbolise une virilité brutale, fière et contradictoire, mais aussi une forme de sincérité dépouillée de manières. Par son langage cru et son rapport conflictuel aux autres, il révèle un monde social dominé par l'argent, l'orgueil et les rapports de force. En même temps, son basculement amoureux montre combien les identités rigides sont fragiles : derrière le créancier et le duelliste apparaît un être capable de s'abandonner à une passion immédiate. Le personnage sert ainsi à explorer, sur un mode comique et satirique, la violence des conventions sociales autant que l'imprévisibilité du désir humain.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Smirnov, à travers d'autres œuvres.