Euphrosine est une jeune femme de rang élevé, venue d’Athènes comme passagère du même vaisseau qu’Iphicrate, Arlequin et Cléanthis. Dès sa première apparition, elle est montrée dans une situation de dépendance : malgré sa naissance et son éducation, elle se retrouve esclave dans l’île des Esclaves. Son statut social initial est donc celui d’une maîtresse, mais l’intrigue la place au cœur d’un renversement qui la rend immédiatement remarquable.
Dans l’œuvre, elle occupe une place importante parce qu’elle incarne, avec Iphicrate, le groupe des dominants soumis à une épreuve morale. Sa présence sert à mettre en scène la correction que la République de l’île veut imposer aux maîtres. Elle est à la fois personnage de l’action et support d’une réflexion sur l’orgueil, la coquetterie et la justice des rapports sociaux.
Euphrosine n’est pas la narratrice, mais elle joue un rôle essentiel dans l’économie dramatique : elle est l’une des deux figures que l’île entend instruire en les plaçant sous l’autorité de leurs anciens esclaves. Son parcours dramatique s’organise autour d’une humiliation corrigée par l’expérience. Comme Iphicrate, elle devient le symbole d’une classe dominante contrainte de se regarder elle-même. Sa fonction narrative est donc décisive, puisque l’action entière vise à provoquer en elle une reconnaissance de ses torts.
Son poids dans l’intrigue tient aussi à la scène du portrait moral que Cléanthis fait d’elle devant Trivelin. Cette scène constitue un moment central : Euphrosine doit entendre, puis admettre, les travers qu’on lui attribue. Sa réaction, d’abord de révolte puis d’acceptation partielle, fait avancer l’action vers sa délivrance. Elle est ainsi un personnage de transformation morale, indispensable au dénouement.
La relation la plus importante est celle qui l’oppose à Cléanthis. Cette dernière, devenue maîtresse à son tour, lui renvoie ses propres manières et la décrit comme « vaine minaudière et coquette ». Euphrosine supporte mal cette inversion, mais elle est forcée d’écouter. Leur rapport passe de la domination subie à la confrontation, puis à une réconciliation fondée sur la reconnaissance des fautes et le pardon final.
Avec Trivelin, Euphrosine entretient un rapport de soumission et de négociation. Il lui explique les lois de l’île, l’oblige à entendre le portrait dressé par Cléanthis, puis la pousse à convenir d’une part de vérité pour hâter sa libération. Avec Arlequin et Iphicrate, elle est liée par la situation commune du naufrage et de l’esclavage : Arlequin est même chargé de lui témoigner de l’intérêt. Enfin, elle finit par se rapprocher d’Iphicrate dans la scène finale, lorsqu’elle consent au pardon général et à l’idée de partager avec Cléanthis les biens qu’elle possédera au retour à Athènes.
Euphrosine apparaît d’abord comme une femme coquette, attachée à son rang et soucieuse de plaire. Cléanthis lui reproche sa vanité, ses poses, ses attitudes étudiées, son goût du regard des autres et sa manière d’organiser sa personne selon l’effet qu’elle veut produire. Le texte souligne aussi sa sensibilité au jugement d’autrui et son embarras dès qu’on la force à se reconnaître dans ce portrait.
Mais Euphrosine n’est pas réduite à la superficialité. Elle manifeste de la douleur, de la lassitude et une vraie vulnérabilité face à l’esclavage. Elle se dit révoltée par la situation, demande à se retirer, refuse d’abord de convenir des accusations, puis finit par admettre qu’« il y a du vrai » et qu’elle ressemble au portrait. Sa psychologie est donc faite de résistance, de gêne, de fierté, mais aussi d’une capacité à céder à la vérité quand l’épreuve devient insupportable. Elle n’est pas montrée comme cruelle au sens actif, mais comme une maîtresse dont la légèreté et l’amour-propre ont blessé autrui.
Le personnage connaît une évolution nette mais limitée, conforme à la logique théâtrale de l’œuvre : d’abord fière, irritée et défensive, elle passe progressivement à l’aveu, puis à l’attendrissement et au pardon. Trivelin la conduit à reconnaître que le portrait de Cléanthis lui ressemble, et cette reconnaissance prépare sa délivrance. Elle termine plus humble qu’à l’entrée de l’action, capable d’embrasser Cléanthis et de lui offrir son amitié.
Cette évolution n’est pas celle d’une héroïne romanesque profondément transformée de l’intérieur, mais plutôt celle d’une conscience corrigée par l’expérience. Son changement a une portée morale : l’épreuve de l’esclavage l’amène à comprendre ce qu’elle n’avait sans doute pas mesuré dans sa condition de maîtresse. Sa stabilité relative fait ressortir l’efficacité de la leçon sociale que l’île veut imposer.
Euphrosine symbolise une forme d’aristocratie mondaine fondée sur l’apparence, le goût de plaire et l’illusion du rang. Par elle, l’œuvre critique la coquetterie, l’amour-propre et la facilité avec laquelle les privilégiés peuvent ignorer la souffrance qu’ils causent. Son passage par l’humiliation montre que l’auteur s’intéresse moins à punir qu’à corriger : il s’agit de rendre les puissants sensibles aux maux qu’ils font subir.
Le personnage révèle aussi le projet moral et social de l’œuvre : renverser les positions pour mieux faire apparaître l’injustice des hiérarchies. Euphrosine, comme Iphicrate, découvre que la valeur d’un être ne tient ni à la naissance ni aux dignités, mais au cœur, à la vertu et à la raison. Elle incarne donc la possibilité d’un amendement, et sert à faire passer l’idée que l’humanité se mesure d’abord à la capacité de reconnaître ses torts et de pardonner.
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