Analyse du personnage

Emilie

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Présentation

Émilie est un personnage central de Cinna : elle appartient à la noblesse romaine et se définit d'emblée par sa condition de fille d'un proscrit, dont elle veut venger la mort. Sa première apparition la montre dominée par un double mouvement, la haine d'Auguste et l'amour de Cinna, ce qui la place au coeur du conflit moral et politique de la pièce. Elle est donc à la fois une figure d'inspiration pour la conjuration et une conscience déchirée par ses propres passions.

Rôle et importance

Émilie joue un rôle décisif dans l'intrigue, car elle motive l'action de Cinna et donne au complot sa force affective. Son désir de vengeance contre Auguste n'est pas seulement personnel : elle le relie au sort de Rome et à l'idée de liberté, qu'elle veut voir proclamée en son nom. Elle est ainsi un moteur dramatique essentiel, puisqu'elle pousse les personnages à agir et sert de point de convergence entre l'amour, la politique et la vengeance.

Son importance tient aussi à sa fonction de révélateur moral. Autour d'elle, les choix deviennent visibles et tranchés : faut-il aimer, obéir au devoir filial, sacrifier l'ennemi, ou préserver l'amant ? Émilie oblige les autres personnages à se définir, notamment Cinna, Maxime et Auguste, et son refus de la tiédeur donne à toute la pièce sa tension tragique.

Relations avec les autres personnages

La relation la plus importante est celle qui l'unit à Cinna. Elle l'aime, l'adore même, mais exige de lui qu'il tue Auguste s'il veut la posséder : « Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir. » Ce lien amoureux est inséparable d'une épreuve politique et morale. Émilie agit sur Cinna comme une exigence absolue, puisqu'elle transforme l'amour en condition de vengeance. Leur relation est donc passionnée, mais aussi conflictuelle, car chacun met à l'épreuve la constance de l'autre.

Avec Auguste, Émilie est dans une opposition radicale. Elle voit en lui l'assassin de son père et le symbole de la tyrannie, malgré les bienfaits qu'il lui accorde. Elle refuse que ces faveurs effacent le sang versé et considère les dons du pouvoir comme des offenses déguisées. Avec Fulvie, en revanche, elle entre dans un rapport de confidence et de débat : Fulvie tente de tempérer sa haine et de la détourner du projet de vengeance, tandis qu'Émilie lui oppose une résolution de plus en plus ferme. Elle croise aussi Maxime et Livie, mais surtout comme figures qui mettent à l'épreuve sa méfiance, sa douleur et sa constance.

Caractéristiques morales et psychologiques

Émilie se définit d'abord par l'intensité : elle est tout entière traversée par la colère, le deuil, l'amour et le devoir. Sa haine d'Auguste naît de la mort de son père, et sa revendication de vengeance est formulée avec une vigueur extrême. Elle est fière, romaine, inflexible dans ses principes, et elle refuse de séparer le politique du personnel. Chez elle, la fidélité aux mânes paternels et la fidélité à sa propre parole comptent plus que tout.

Mais cette fermeté s'accompagne de contradictions profondes. Elle aime Cinna sincèrement et souffre pour lui, au point de trembler pour sa vie, de vouloir le retenir, puis de le pousser à agir lorsqu'elle croit sa cause menacée. Son coeur oscille sans cesse entre l'amour et la vengeance, entre la crainte de perdre l'homme aimé et le besoin d'accomplir un devoir. Elle se montre aussi orgueilleuse et jalouse de son honneur : elle ne veut pas être « le prix » d'un acte qui ne serait pas digne d'elle, et elle refuse toute forme de faiblesse qui l'éloignerait de l'image d'une Romaine vertueuse.

Évolution du personnage

Émilie connaît une évolution réelle, mais contenue dans les limites du théâtre classique : elle ne change pas de nature, elle se transforme dans l'orientation de sa volonté. Au début, elle défend farouchement la vengeance et veut qu'Auguste périsse ; ensuite, face aux dangers qui menacent Cinna et devant l'échec de la conjuration, elle se montre tour à tour suppliante, soupçonneuse, désespérée et blessée. Enfin, après la clémence d'Auguste, elle passe de la haine au repentir : elle reconnaît son « forfait », voit son erreur, et se soumet à un nouvel ordre moral. Cette stabilité du tempérament, faite de grandeur et d'excès, rend plus frappant le retournement final de sa volonté.

Critique

Émilie symbolise la puissance des passions privées quand elles se mêlent à la politique. Par elle, la pièce montre qu'un amour, un deuil et un ressentiment peuvent devenir des forces historiques. Elle révèle aussi la place centrale du devoir, de l'honneur et de la mémoire dans l'univers romain mis en scène par Corneille : chez elle, la grandeur morale se mesure à la capacité de tout sacrifier à une idée. En même temps, sa violence rappelle combien la vengeance peut aveugler et combien les bienfaits du pouvoir restent insuffisants à effacer la blessure originelle.



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