Rosalie est une servante normande du château des Peuples, présentée d'abord comme la fille de lait de Jeanne. Forte, bien découplée, issue du pays de Caux, elle accompagne sa maîtresse dans la voiture familiale et devient bientôt une présence indispensable de la maison. D'abord simple domestique, elle prend au fil du récit une importance croissante, au point d'incarner l'un des centres humains et affectifs de l'œuvre.
Dans l'intrigue, Rosalie joue d'abord un rôle d'adjuvante : elle aide Jeanne, la suit dans ses promenades, soutient la baronne devenue infirme, et participe à la vie quotidienne du château. Mais son importance dépasse celle d'un simple personnage de service, car elle provoque des révélations décisives qui font basculer le roman, notamment lorsque Jeanne la découvre dans le lit de Julien. Rosalie devient alors un révélateur tragique de la vérité conjugale.
Plus tard, elle prend une place de plus en plus active dans la gestion concrète des choses. Après sa maternité, puis son retour, elle devient presque la gouvernante des affaires, s'occupe des comptes, impose des décisions pratiques, jusqu'à pousser Jeanne à vendre les Peuples. Elle n'est donc pas seulement une servante, mais une force d'action, de réalisme et de conservation, capable d'orienter le destin matériel de la famille.
Avec Jeanne, Rosalie entretient une relation complexe, faite d'intimité ancienne, de dépendance réciproque et de confiance. Elles ont grandi ensemble, Rosalie étant la soeur de lait de Jeanne, et cette proximité nourrit une solidarité profonde. Après la trahison de Julien, Rosalie devient pour Jeanne une confidente, puis une sorte d'auxiliaire morale et domestique. C'est elle qui revient au moment où Jeanne est brisée par la vie, et cette réapparition clôt symboliquement le cercle du récit.
Sa relation avec Julien est marquée par le secret, la faute et la violence. Elle cède à ses avances, puis met au monde un enfant de lui, ce qui révèle l'égoïsme et l'inconstance du mari. Plus tard, elle se montre dure envers Paul, qu'elle juge capable de dilapider les biens, et s'oppose à ses intérêts comme à ceux de sa mère. Avec le baron, elle reste plus distante mais respectueuse; c'est lui pourtant qu'elle rejoint dans le travail pratique et la gestion du domaine.
Rosalie se distingue d'abord par son énergie terre à terre, sa solidité et son bon sens. Elle est vive, pratique, active, peu encline aux rêveries qui dominent Jeanne. Son langage direct, parfois brusque, traduit une lucidité paysanne qui tranche avec la sensibilité excessive de sa maîtresse. Elle sait voir les réalités matérielles, les dettes, les hypothèques, les besoins concrets, et ramène sans cesse les autres à l'argent, aux travaux, à l'organisation.
Mais cette fermeté n'efface pas sa sensibilité. Rosalie aime Jeanne, se dévoue à elle, et cette fidélité affective est constamment visible. Elle souffre de sa propre histoire, pleure devant Jeanne, s'émeut du passé, et reste marquée par l'épreuve de sa jeunesse. Son réalisme n'est pas de la dureté pure : il mêle tendresse, rudesse, pudeur, colère et attachement. Elle peut être prosaïque, mais elle n'est jamais indifférente.
Rosalie évolue d'une servante jeune et robuste à une femme mûrie par la vie, devenue veuve, mère, puis gestionnaire du foyer. Sa trajectoire est celle d'un approfondissement : d'abord subordonnée, elle acquiert progressivement autorité, expérience et poids moral. À la fin, elle n'est plus seulement une domestique, mais la gardienne lucide de l'équilibre familial, celle qui revient pour soutenir Jeanne et préserver ce qui peut l'être.
Rosalie symbolise la vérité matérielle que le roman oppose sans cesse aux illusions sentimentales. Face aux rêves de Jeanne, elle représente la terre, le travail, l'argent, la survie, mais aussi la brutalité des faits. Pourtant, l'auteur ne la réduit pas à ce réalisme : il montre en elle une humanité profonde, une fidélité sans emphase, une intelligence des choses concrètes qui la rend plus solide que bien des personnages nobles. À travers elle, le roman suggère que les existences tiennent moins aux grands principes qu'aux soins ordinaires, aux attachements modestes et à la résistance quotidienne.