Les Rayons et les Ombres

Les Rayons et les Ombres
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En passant dans la place Louis XV un jour de fête publique

Victor Hugo

Victor Hugo

Les Rayons et les Ombres

Poésie
Année de parution : 1840

En passant dans la place Louis XV un jour de fête publique

— Allons, dit-elle, encor ! pourquoi ce front courbé ?
Songeur, dans votre puits vous voilà retombé !
À quoi bon pour rêver venir dans une fête ?
Moi, je lui dis, tandis qu’elle inclinait la tête,
Et que son bras charmant à mon bras s’appuyait :
— Oui, c’est dans cette place où notre âge inquiet
Mit une pierre afin de cacher une idée,
C’est bien ici qu’un jour de soleil inondée,
La grande nation dans la grande cité
Vint voir passer en pompe une douce beauté !
Ange à qui l’on rêvait des ailes repliées !
Vierge la veille encor, des jeunes mariées
Ayant l’étonnement et la fraîche pâleur,
Qui, reine et femme, étoile en même temps que fleur,
Unissait, pour charmer cette foule attendrie,
Le doux nom d’Antoinette au beau nom de Marie !

Son prince la suivait, ils souriaient entre eux,
Et tous en la voyant disaient : Qu’il est heureux ! —

Et je me tus alors, car mon cœur était sombre ;
La laissant contempler la fête aux bruits sans nombre,
Le fleuve où se croisaient cent bateaux pavoisés,
Le peuple, les vieillards à l’ombre reposés,
Les écoliers jouant par bandes séparées,
Et le soleil tranquille, et, de joie enivrées,
Les bouches qui, couvrant l’orchestre aux vagues sons,

Jetaient une vapeur de confuses chansons.

Moi, vers ce qui se meut dans une ombre éternelle,
Je m’étais retourné. L’âme est une prunelle.

— Oh ! pensais-je, pouvoir étrange et surhumain
De celui qui nous tient palpitants dans sa main !
Ô volonté du ciel ! abîme où l’œil se noie !
Gouffre où depuis Adam le genre humain tournoie !
Comme vous nous prenez et vous nous rejetez !
Comme vous vous jouez de nos prospérités !
Sur votre sable, ô Dieu, notre granit se fonde !
Oh ! que l’homme est plongé dans une nuit profonde !
Comme tout ce qu’il fait, hélas ! en s’achevant
Sur lui croule ! et combien il arrive souvent
Qu’à l’heure où nous rêvons un avenir suprême,
Le sort de nous se rit, et que, sous nos pas même,
Dans cette terre où rien ne nous semble creusé,
Quelque chose d’horrible est déjà déposé !
Louis seize, le jour de sa noce royale,
Avait déjà le pied sur la place fatale
Où, formé lentement au souffle du Très-Haut,
Comme un grain dans le sol, germait son échafaud !


En passant dans la place Louis XV un jour de fête publique
Question à méditer

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