Dorante est le jeune homme que Monsieur Orgon destine à Silvia. D'abord absent, il entre en scène sous un déguisement de valet, sous le nom de Bourguignon, tandis que son propre serviteur Arlequin prend sa place et joue le maître. Cette première apparition travestie le place immédiatement au cœur du jeu de reconnaissance qui structure l'œuvre. Par sa présence double, sociale et masquée, il devient l'un des personnages essentiels de l'intrigue.
Dorante occupe une fonction centrale dans l'action : il est à la fois objet du mariage arrangé, acteur du stratagème du déguisement et principal moteur du dénouement. Son désir d'observer Silvia avant de s'engager, puis son amour pour la suivante qu'il croit rencontrer, font avancer l'intrigue à chaque étape. Il n'est pas un simple prétendant; il organise, par sa ruse, la circulation des malentendus et des aveux.
Son importance narrative tient aussi à la progression du trouble qu'il provoque. Sous l'habit de Bourguignon, il se déplace entre les rôles de valet, d'amoureux et de confident, jusqu'à renverser les apparences. Il est ainsi un personnage de double fond, dont les choix, les paroles et les révélations commandent la marche de la pièce et conduisent au dénouement final.
Avec Silvia, Dorante entretient la relation la plus décisive. D'abord séduit par ce qu'il croit être une suivante, il découvre peu à peu chez elle une noblesse de cœur qui le touche profondément. Leur dialogue, souvent fondé sur le malentendu et le défi, devient le lieu d'une découverte mutuelle : chacun teste l'autre, chacun se défend, puis chacun s'avoue. Leur relation passe ainsi de l'épreuve à l'aveu amoureux.
Avec Arlequin, son valet, Dorante forme un duo comique fondé sur l'inversion des rôles. Il lui donne des instructions, tente de le discipliner et s'agace de sa maladresse, mais dépend aussi de lui dans le dispositif du déguisement. Avec Monsieur Orgon, il se trouve dans une position plus ambiguë : futur gendre, il est l'objet de l'attente paternelle, tout en cachant sa véritable identité. Avec Mario, enfin, Dorante subit une forme de rivalité et de surveillance, Mario intervenant comme observateur, agitateur et rival amoureux provisoire.
Dorante apparaît comme un homme d'esprit, de délicatesse et de sensibilité. Il sait parler avec finesse, il observe, il interprète, il nuance ses propos. Son langage montre une certaine noblesse intérieure, qui ne tient pas seulement à sa naissance mais à sa manière d'aimer et de juger. Il dit lui-même vouloir connaître Silvia avant de l'épouser, ce qui révèle chez lui un souci de vérité et de choix personnel.
Mais ce portrait est aussi traversé par des contradictions. Dorante est prudent jusqu'à l'hésitation, sincère sans l'être tout à fait, et son déguisement le rend à la fois maître de la situation et prisonnier du mensonge qu'il a conçu. Il peut être léger, railleur, parfois jaloux, et il se laisse toucher au point de perdre sa maîtrise. Son amour le rend plus noble, mais aussi plus vulnérable : il s'abandonne à l'émotion, au scrupule, puis à l'aveu.
Dorante évolue de l'observateur dissimulé au véritable amoureux reconnu. D'abord venu pour examiner Silvia sous le masque de Bourguignon, il croit pouvoir garder une distance raisonnable; pourtant, l'entretien avec la jeune femme le bouleverse et transforme son projet initial. Au fil de la pièce, son déguisement cesse d'être un simple moyen stratégique et devient le lieu même de sa découverte affective. Il finit par révéler son identité et par renoncer à toute réserve.
Cette évolution reste cependant cohérente avec un personnage de théâtre classique : Dorante ne change pas de nature, mais il se découvre à lui-même. Son mouvement est moins celui d'une conversion morale que celui d'un dévoilement progressif. Il passe de la prudence à l'engagement, de l'épreuve à l'aveu, et son identité véritable se confirme dans la constance de son amour.
Dorante symbolise le pouvoir des apparences dans une société gouvernée par le rang, la parole et les signes sociaux. En se déguisant, il montre que l'identité peut être brouillée, mais aussi que le mérite peut se révéler indépendamment de la naissance. Il met en crise les hiérarchies en découvrant l'infériorité supposée de la condition derrière laquelle il se cachait et la supériorité morale qu'il attribue à Silvia.
Le personnage sert aussi le projet de l'œuvre : faire apparaître la vérité du cœur à travers le jeu du masque. Dorante révèle que l'amour authentique ne dépend ni du nom ni de la fortune, mais de la sensibilité et du mérite. Par son trouble, ses aveux et sa sincérité finale, il illustre une réflexion sur la fragilité des classements sociaux et sur la possibilité d'une reconnaissance fondée sur l'expérience intérieure plutôt que sur l'apparence.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Dorante, à travers d'autres œuvres.