Danglars apparaît d'abord comme « agent comptable » à bord du Pharaon, navire de la maison Morrel et fils. Sa première apparition importante le montre à Marseille, juste après le retour du bâtiment, au moment où la mort du capitaine Leclère ouvre la perspective d'un avancement pour Edmond Dantès. Le texte le définit d'emblée par un contraste social et moral : obséquieux envers ses supérieurs, insolent envers ses subordonnés, mal vu de l'équipage, à l'inverse d'Edmond, aimé de tous. Il appartient donc au monde du commerce et des écritures, mais sa fonction technique cache très vite un rôle humain et dramatique majeur.
Son importance générale dans l'œuvre est considérable. Dès les premières pages, il devient l'un des agents décisifs de la chute d'Edmond Dantès. Plus tard, le texte suit son ascension spectaculaire : de simple comptable de bord, il devient négociant, puis millionnaire, puis baron, avant d'entrer dans la haute société parisienne comme grand banquier. Le personnage occupe ainsi une place centrale dans le vaste mouvement du roman : il est à la fois l'un des artisans de l'injustice initiale et l'incarnation durable d'une réussite sociale bâtie sur l'intrigue, le calcul et la dissimulation.
Danglars remplit avant tout une fonction d'opposant. Il n'est pas le seul ennemi d'Edmond Dantès, mais il est le premier à transformer la jalousie en acte efficace. Là où Fernand souffre, hésite ou brûle de passion, Danglars pense, combine et invente. C'est lui qui propose, rédige et met en forme la dénonciation contre Edmond. Il donne donc à la haine une arme administrative et politique. Son rôle narratif est essentiel, car il fait basculer un bonheur presque accompli dans la catastrophe : sans lui, l'arrestation de Dantès ne prendrait pas cette forme précise et redoutable.
Au fil du texte, son poids dans l'intrigue ne diminue pas : il change simplement d'échelle. Il cesse d'être seulement un rival de bord pour devenir une figure du pouvoir financier. Sa nomination au commandement intérimaire du Pharaon après l'arrestation de Dantès montre déjà le profit immédiat qu'il tire du malheur d'autrui. Plus tard, il apparaît dans les sphères de la banque, du crédit, de la Bourse et de la grande circulation de l'argent. À Paris, il n'est plus un simple intrigant local, mais un homme dont les décisions, les spéculations et les pertes touchent des fortunes immenses. Il devient ainsi un antagoniste de longue durée, non seulement par son passé, mais par la puissance sociale qu'il concentre.
La relation fondamentale est celle qui l'oppose à Edmond Dantès. Dès le départ, Danglars observe Edmond avec hostilité et envie. Il lui reproche de prendre trop vite l'autorité à bord, de s'être arrêté à l'île d'Elbe et surtout d'être pressenti pour devenir capitaine. Ce ressentiment nourrit un regard oblique et haineux qui ne disparaît jamais. Avec Morrel, il joue un double jeu : il discrédite Edmond, tout en feignant le souci du devoir ; il insinue des fautes, tout en se présentant comme un serviteur fidèle de la maison. Son rapport à Morrel est donc intéressé, stratégique, toujours subordonné à son ambition personnelle.
Danglars agit aussi sur d'autres personnages par manipulation indirecte. Avec Caderousse, il exploite l'ivresse et l'envie ; avec Fernand, il excite la jalousie et propose un moyen de nuire sans se compromettre directement. Plus tard, sa relation au monde parisien montre d'autres liens de pouvoir : il épouse une femme introduite dans les cercles influents, fréquente des banquiers, traite avec des maisons étrangères et fait de l'argent son langage principal. Son rapport à sa femme, madame Danglars, est marqué par la suspicion, l'intérêt et le conflit ; son rapport à sa fille Eugénie est dominé par le calcul matrimonial. Même dans la sphère privée, il pense en financier et en stratège plus qu'en époux ou en père.
Danglars est d'abord défini par l'envie, l'ambition et la haine. Il supporte mal la supériorité d'Edmond, sa popularité, sa compétence et son avenir possible. Il ne réagit pas comme un homme emporté par la passion seule, mais comme un esprit de calcul. Le texte insiste à plusieurs reprises sur sa nature comptable : il raisonne en pertes et profits, transforme les êtres en obstacles ou en avantages, et voit le monde comme un ensemble d'opérations à conduire. Cette intelligence est réelle, mais elle est appliquée au mal, à la ruse et à l'intérêt.
Son caractère est aussi marqué par la duplicité. Devant ses supérieurs, il se montre soumis, convenable, presque moral. Devant ses subordonnés ou ses rivaux, il devient méprisant, agressif, insinuant. Cette aptitude à prendre le masque utile selon les circonstances est une de ses plus grandes forces. Mais cette force révèle aussi sa faille : il n'est ni grand ni courageux au sens noble. C'est un homme du calcul plus que du risque héroïque. Quand les événements se retournent contre lui, sa prudence devient peur, son intelligence devient panique, et sa dignité s'effondre. Le texte le montre alors obsédé par l'argent, incapable d'envisager une perte sans terreur, prêt à tout pour sauver sa fortune et lui sacrifier même sa famille.
Danglars évolue surtout par son statut social, beaucoup moins par son fond moral. Au début, il est un agent comptable envieux à bord du Pharaon. Ensuite, grâce à ses placements, à ses fournitures et à ses spéculations, il devient un riche négociant, puis un baron et un banquier puissant à Paris. Son ascension est spectaculaire. Pourtant, cette réussite ne s'accompagne d'aucune élévation intérieure. Le même homme demeure sous les apparences neuves : soupçonneux, intéressé, habile à profiter des circonstances, incapable de grandeur morale. Sa stabilité psychologique signifie quelque chose d'essentiel : chez lui, le succès ne corrige rien, il amplifie seulement ce qu'il était déjà. Le comptable jaloux devient le financier cynique ; la petitesse originelle devient une grande puissance corrompue.
Danglars symbolise la réussite sociale sans noblesse intérieure. Par lui, le texte montre qu'une intelligence réelle, détachée de toute justice morale, peut produire fortune, titre et influence. Il révèle une société où l'argent, le crédit, les alliances et les apparences permettent à un homme médiocre moralement de s'élever très haut. Il incarne aussi le lien profond entre la trahison privée et la réussite publique : son ascension est née d'un acte initial de perfidie. Plus largement, Danglars met en lumière une dimension sombre de l'humanité : la capacité à transformer la jalousie en calcul, le malheur d'autrui en profit, et l'ordre social en machine à s'enrichir. Il n'est pas seulement un individu haïssable ; il représente un monde où l'habileté financière et la dissimulation peuvent passer pour du mérite, tant qu'aucune catastrophe ne vient dévoiler la vérité.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Danglars, à travers d'autres œuvres.