Gérard de Villefort apparaît comme un jeune magistrat promis à une brillante carrière. Au moment où il entre véritablement en scène, il est substitut du procureur du roi à Marseille, âgé d'environ vingt-sept ans, bien vu des milieux royalistes et sur le point d'épouser Renée de Saint-Méran. Le texte insiste d'emblée sur sa position élevée, sur son intelligence, sur son ambition et sur la sensibilité politique de son nom, puisqu'il est le fils de Noirtier, ancien girondin et bonapartiste, dont il cherche à se détacher. Sa première apparition significative le montre dans le cadre aristocratique des fiançailles chez les Saint-Méran, puis immédiatement confronté à l'arrestation d'Edmond Dantès. À partir de là, il devient une figure capitale du récit, à la fois rouage de la justice, agent de sa propre ascension et personnage tragiquement rongé par les conséquences de ses choix.
Villefort exerce une fonction décisive dans l'intrigue : il est l'homme qui pourrait sauver Edmond Dantès, mais qui choisit de le perdre pour se sauver lui-même. Il n'est pas l'instigateur premier de la dénonciation, mais il en devient le véritable instrument efficace. C'est lui qui, découvrant que la lettre confiée à Dantès était adressée à Noirtier, son propre père, décide de faire disparaître la preuve matérielle tout en laissant le jeune marin enfermé. Cette décision fait basculer tout le destin du héros. À ce titre, Villefort agit comme un antagoniste majeur, non par haine directe, mais par intérêt personnel, calcul politique et peur du scandale.
Son importance dépasse cependant ce rôle initial d'opposant. Le texte suit ensuite sa réussite sociale et politique, puis montre comment ce succès apparent repose sur un mensonge originel. À mesure que l'intrigue avance, Villefort devient la figure même du pouvoir judiciaire compromis : il poursuit, condamne, interprète la loi, mais sa propre vie privée est minée par le secret, le remords et la corruption. Son histoire familiale finit par former un second grand foyer tragique de l'œuvre. Ainsi, il n'est pas seulement celui qui fait tomber Edmond ; il est aussi l'un des hommes sur lesquels revient, plus tard, la force destructrice déclenchée au début du récit.
La relation centrale de Villefort est celle qu'il entretient avec Edmond Dantès. Lors de l'interrogatoire, il est d'abord touché par la franchise, la jeunesse et l'innocence du marin. Il se montre même presque bienveillant, puis cette bienveillance se renverse brutalement lorsqu'il lit le nom de Noirtier sur la lettre venue de l'île d'Elbe. Dès lors, sa relation avec Edmond est commandée par la peur. Il le trompe par des paroles rassurantes, brûle la lettre sous ses yeux, puis le fait maintenir au secret. Cette scène condense toute la duplicité du personnage : l'apparence de justice, le langage de l'amitié, et l'acte réel de trahison.
Ses liens familiaux structurent aussi sa trajectoire. Avec son père Noirtier, il vit dans une relation de tension profonde. Il renie son nom, cherche à se distinguer de son passé révolutionnaire et voit en lui un obstacle permanent à son ambition. Pourtant, il est forcé de le protéger, puis plus tard de subir son pouvoir silencieux au sein de la maison. Avec Renée de Saint-Méran, sa fiancée puis épouse, il présente le visage du magistrat ambitieux mais socialement acceptable, celui que les royalistes adoubent. Avec la marquise et le marquis de Saint-Méran, il négocie son intégration dans le monde aristocratique. Plus tard, avec sa seconde femme Héloïse de Villefort et avec sa fille Valentine, ses relations deviennent le lieu du drame domestique : il veut imposer à Valentine le mariage avec Franz d'Épinay, il ne voit pas à temps le danger qui ronge sa maison, et il finit par apparaître pris dans un réseau de morts qu'il n'a pas su empêcher. Enfin, sa relation avec M. de Morrel est marquée par un mépris de classe et une froideur politique très révélateurs : il traite l'armateur avec hauteur, tout en soupçonnant derrière sa demande de clémence une coloration bonapartiste.
Villefort est d'abord un ambitieux. Toute sa conduite s'organise autour de la réussite : réussite dans la magistrature, dans les salons royalistes, dans le mariage, dans la faveur du roi. Il est lucide, calculateur, rapide à saisir l'intérêt d'une situation, et prêt à sacrifier presque tout à son avenir. Cette ambition s'accompagne d'une grande maîtrise de soi. Il compose son visage, surveille ses expressions, se pense lui-même comme un acteur du pouvoir. Le texte insiste plusieurs fois sur sa capacité à arranger sa physionomie, à dominer son premier mouvement, à choisir le mot et la posture qui serviront au mieux sa carrière.
Mais cette maîtrise n'efface pas sa profonde contradiction. Villefort n'est pas un simple monstre froid. Il éprouve des mouvements de pitié, de trouble, de remords, et même de faiblesse. Quand il interroge Dantès, il est sincèrement touché par son innocence ; quand il quitte la maison après avoir repoussé Mercédès, il sent naître en lui « le premier germe d'un ulcère mortel » ; plus tard, le souvenir de l'homme qu'il a fait enfermer devient pour lui une blessure morale durable. Il y a donc chez lui une lutte constante entre l'homme sensible et le magistrat ambitieux. Il n'ignore pas le mal qu'il fait, mais il choisit tout de même de le faire. C'est là sa faute profonde : non l'absence de conscience, mais l'acceptation consciente du crime politique au profit de lui-même.
Psychologiquement, il est aussi dominé par la peur. Peur de son père et de ce qu'il représente ; peur du passé révolutionnaire qui peut ruiner son avenir ; peur du scandale ; peur enfin d'être compromis par les crimes de sa propre maison. Cette peur explique ses dissimulations, son acharnement à contrôler les récits, à étouffer les preuves, à protéger les apparences. Son intelligence, loin de le libérer, l'enferme dans une stratégie permanente de survie sociale. Plus il monte, plus il devient prisonnier de ce qu'il a voulu sauver.
Villefort évolue fortement, mais cette évolution n'est pas une conversion morale : c'est une dégradation tragique. Au début, il est un jeune magistrat ambitieux, brillant, promis à l'avenir, encore capable d'émotion et de charme. Puis sa décision concernant Dantès l'engage dans une trajectoire de réussite extérieure et de corruption intérieure. Il devient procureur du roi, mari, père, personnage puissant, mais ce succès repose sur un secret initial qui ne cesse de travailler son existence. Plus tard, il apparaît comme un homme usé, sévère, couvert d'autorité, mais secrètement miné. Enfin, à l'approche du dénouement, il se désagrège sous le poids cumulé du passé, des morts et de la révélation publique. Son évolution signifie que l'ambition obtenue au prix de la justice finit par se retourner contre celui qui l'a servie. Il ne reste plus alors du magistrat sûr de lui qu'un être traqué, menacé par ses propres actes et incapable de sauver ce qu'il voulait préserver.
Villefort symbolise la corruption d'une institution qui prétend incarner l'ordre et la loi. Il révèle combien la justice officielle peut être traversée par l'intérêt privé, la peur politique et le calcul social. Derrière le magistrat impeccable se cache un homme qui a sacrifié l'innocent à sa carrière, puis tenté de contenir par le silence et l'autorité les conséquences de son acte. Il incarne aussi une société de restauration et de pouvoir fondée sur les apparences : nom, parti, position, alliance, réputation. Son drame montre que le passé enfoui ne disparaît pas, et que le mensonge politique ou intime rejaillit toujours. À travers lui, le texte interroge la responsabilité, la filiation, la fausse respectabilité et la faillite morale des élites. Villefort n'est pas seulement un coupable individuel ; il est la preuve vivante qu'un homme peut se faire le gardien de la loi tout en portant en lui le principe même de son effondrement.