Le Blé en herbe

Le Blé en herbe
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Chapitre XII

Colette

Colette

Le Blé en herbe

Roman
Année de parution : 1923

Chapitre XII

Les cris des chardonnerets, au moment où Philippe s’endormit, réclamaient déjà les graines que Vinca leur jetait à poignées, le matin. Le palpitant sommeil de Philippe souffrit de leurs cris légers, et son demi-songe les muait en petits copeaux de métal roulé, arrachés au casque douloureux qui coiffait son crâne. Le trop beau jour retentissait de poules pondeuses, d’abeilles, de batteuse à blé quand il s’éveilla tout à fait ; la mer verdissait, rebroussée par le vent frais du nord-ouest, et Vinca riait, vêtue de blanc, sous la fenêtre.

— Qu’est-ce qu’il a ? mais qu’est-ce qu’il a ? Eh, Phil ! C’est la maladie du sommeil ?

Et les Ombres familières, devenues presque invisibles comme la tache ancienne du mur, comme le lierre ou le lichen, les Ombres dédaignées par les deux adolescents, répétaient autour d’elle :

— Qu’est-ce qu’il a ? mais qu’est-ce qu’il a ? il a mangé du pavot !

Il les regardait, du haut de sa fenêtre. Il avait la bouche entr’ouverte, une sorte d’horreur ingénue sur ses traits, et une telle pâleur que le rire de Vinca s’éteignit, éteignant les autres rires :

— Oh !… mais tu es malade ?

Il se rejeta en arrière comme si Vinca lui eût lancé un caillou.

— Malade ? tu vas voir si je suis malade ! D’abord, quelle heure est-il ?

Les rires reprirent en bas :

— Onze heures moins le quart, grande marmotte ! Viens te baigner !

Il acquiesça de la tête, referma la fenêtre, et les vitres tendues de tulle le refoulèrent vers l’abîme nocturne où le remous d’un souvenir s’étirait, noir, onctueux, prélassé entre des saillies lumineuses qui se hissaient au jour et y prenaient la couleur de l’or, de la chair, l’éclat d’un œil mouillé, d’une bague ou d’un ongle…

Il jeta sa chemise de nuit, entra impétueusement dans son maillot de bain, et au lieu de descendre demi-nu, comme tous les jours, il noua soigneusement la corde de son peignoir.

Vinca l’attendait sur le pré de mer et cuisait paisiblement au soleil ses hautes jambes, ses bras déliés d’un brun roux de pain campagnard. Le bleu incomparable de ses yeux, sous le foulard bleu déteint, emplit Philippe d’une soif d’eau fraîche, d’un désir de lame salée et de brise. En même temps, il contemplait la force évidente d’un corps chaque jour féminisé, les durs genoux ciselés finement, les longs muscles des cuisses et les reins fiers.

« Comme elle est solide ! » pensa-t-il, avec une sorte de crainte.

Ils plongèrent ensemble, et tandis que Vinca battait joyeusement des jambes et des bras le flot faible, et crachait l’eau en chantant, Philippe, pâle, luttait contre son frisson et nageait les dents serrées. Les pieds nus de Vinca ayant serré l’un de ses pieds, Phil cessa soudain de nager, coula à pic et reparut quelques secondes après. Mais il n’usa point de représailles et méprisa les us quotidiens, cris, joutes et combats de phoques, qui faisaient de leur bain la meilleure heure de la journée.

Le sable chaud les reçut, et ils s’étrillèrent en conscience. Vinca, armée d’un galet, visa un petit récif cornu, l’atteignit à cinquante mètres, et Philippe s’émerveilla avec défiance, oubliant qu’il avait formé lui-même sa petite amie à ces jeux garçonniers. Il se sentait doux, supérieur à lui même, voisin de la défaillance, et nulle arrogance masculine ne révélait qu’il avait fui la maison de son enfance, la nuit d’avant, pour courir à sa première aventure d’amour.

— Midi ! Phil ! Midi qui sonne à l’église, tu entends ?

Debout, Vinca secouait les pointes humides et égales de ses cheveux. Ses premiers pas vers la villa écrasèrent un petit crabe qui craqua comme une noix, et Philippe eut une crispation pénible.

— Quoi ? dit Vinca.

— Tu as écrasé ce petit crabe…

Elle se retourna, montra au grand soleil ses joues comme la pêche brune, ses yeux d’un bleu définitif, ses dents blanches et le rouge intérieur de sa bouche :

— Après ? c’est le premier ? Et quand tu appâtes le havenet avec un crabe découpé ?

Elle courut devant Philippe et franchit d’un saut un creux de dune. Pendant un fragment de seconde, il la vit suspendue, détachée de la terre, les pieds joints, penchée et les bras arrondis comme si elle cueillait une brassée d’air.

« Je croyais qu’elle était douce », songea Philippe.

Le déjeuner l’empêcha de rejoindre son souvenir nocturne, assoupi à cette heure du milieu du jour, et mouvant à peine au fond de son gîte noir. Il subit des compliments sur sa pâleur poétique, des critiques sur son silence et son manque d’appétit. Vinca dévorait, et rayonnait d’une blessante allégresse.

Phil l’observait sans bienveillance, notait la vigueur des mains concassant le homard, l’altier mouvement du cou rejetant les cheveux.

« Je devrais me réjouir », pensait-il. « Elle ne se doute de rien. » Mais en même temps, il souffrait de cette sérénité inexorable et exigeait au fond de lui-même que Vinca fût tremblante comme une graminée, consternée d’une trahison qu’elle eût dû sentir errer comme un de ces orages hésitants qui tournent, l’été, autour de la baie bretonne.

« Elle dit qu’elle m’aime. Elle m’aime. Elle était pourtant plus inquiète, avant… »

Après le déjeuner, Vinca dansa, avec Lisette, au son du phonographe. Elle exigea que Philippe dansât aussi. Elle consulta le calendrier des marées, prépara les filets pour la marée basse de quatre heures, environna Philippe et la villa de cris de lycéen, d’appels à la ficelle goudronnée, au vieux couteau de poche, répandit sur ses pas l’odeur de son chandail de pêche, troué, qui sentait l’iode et l’algue. Philippe, las, envahi enfin du sommeil qui suit les catastrophes et les très grands bonheurs, la suivait d’un regard vindicatif et serrait nerveusement les poings.

« Ce qu’avec trois mots je la ferais taire !… » Mais il savait qu’il ne dirait pas les trois mots, et il languissait de l’envie de dormir dans un creux de sable chaud, la tête sur les genoux de Vinca…

Ils trouvèrent le long de la côte des crevettes, des trigles qui gonflaient d’air, pour épouvanter l’agresseur, leurs éventails de nageoires et leur gorge arc-en-ciel. Mais Phil suivait mollement les petits gibiers du roc et de la vague. Il endurait mal le soleil reflété dans les flaques et glissait comme un novice sur les chevelures gluantes des zostères. Ils capturèrent un homard et Vinca fourgonna terriblement le « quai » où habitait un congre.

— Tu vois bien qu’il y est ! cria-t-elle en montrant le bout du crochet de fer, teint de sang rose.

Phil pâlit et ferma les yeux.

— Laisse cette bête, dit-il d’une voix étouffée.

— Penses-tu ! Je te garantis que je l’aurai… Mais qu’est-ce que tu as ?

— Rien.

Il cachait, de son mieux, une douleur qu’il ne comprenait pas. Qu’avait-il donc conquis, la nuit dernière, dans l’ombre parfumée, entre des bras jaloux de le faire homme et victorieux ? Le droit de souffrir ? le droit de défaillir de faiblesse devant une enfant innocente et dure ? Le droit de trembler inexplicablement, devant la vie délicate des bêtes et le sang échappé à ses sources ?…

Il aspira l’air en suffoquant, porta les mains à son visage et éclata en sanglots. Il pleurait avec une violence telle qu’il dut s’asseoir, et Vinca se tint debout, armée de son crochet mouillé de sang, comme une tortionnaire. Elle se pencha, n’interrogea pas, mais écouta en musicienne l’accent, la modulation nouvelle et intelligible des sanglots. Elle étendit une main vers le front de Philippe, et la retira avant le contact. La stupeur quitta son visage, où montèrent l’expression de la sévérité, une grimace amère et triste qui n’avait point d’âge, un mépris, tout viril, pour la faiblesse suspecte du garçon qui pleurait. Puis elle ramassa avec soin son cabas de raphia où sautaient des poissons, son havenet, passa son crochet de fer à sa ceinture comme une épée, et s’éloigna d’un pas ferme, sans se retourner.


Chapitre XII
Question à méditer

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