Sganarelle est le valet de Dom Juan. Il apparaît dès l’ouverture de l’œuvre, une tabatière à la main, dans une scène où il engage immédiatement le dialogue avec Gusman. Son statut social est donc celui d’un serviteur, mais sa présence dépasse de beaucoup cette fonction secondaire : il accompagne son maître dans presque toute l’action, commente ses actes, les juge, les annonce parfois, et devient l’un des personnages les plus visibles et les plus parlants de la pièce.
Dans l’économie dramatique, Sganarelle joue un rôle essentiel de témoin, de confident et d’opposant verbal. Il n’est pas le héros de l’action, mais il en éclaire sans cesse les enjeux en formulant à haute voix ce que le public peut penser de Dom Juan. Il sert aussi de relais entre les scènes et les personnages, puisqu’il parle avec Gusman, Done Elvire, Charlotte, Mathurine, M. Dimanche, Dom Louis, Dom Carlos et d’autres encore, tout en restant au cœur du mouvement de la pièce.
Son importance vient aussi de son ambivalence. Il condamne souvent les choix de Dom Juan, mais reste soumis à lui et n’ose pas rompre avec son maître. Il dit clairement qu’il faut lui être fidèle « en dépit » de lui-même, car la crainte le retient. Cette contradiction fait de lui un personnage à la fois critique et dépendant, indispensable à la fois comme ressort comique et comme instrument de dénonciation.
La relation la plus importante est celle qui l’unit à Dom Juan. Sganarelle le suit partout, le sert, le craint et le juge. Il tente souvent de le reprendre, lui parle de Ciel, de remords, de morale, mais se heurte à son refus des remontrances. Dom Juan l’interrompt, le menace, se moque de lui ou le manipule, ce qui installe un rapport de domination constant. Pourtant, Sganarelle reste le seul personnage à qui Dom Juan confie certaines explications, notamment sur ses intentions amoureuses ou sur son hypocrisie finale.
Avec les autres personnages, Sganarelle sert surtout de révélateur. Face à Gusman, il annonce la perfidie de Dom Juan. Avec Done Elvire, il est embarrassé et contraint de répondre. Avec Charlotte et Mathurine, il observe, commente et reste en retrait, tout en laissant Dom Juan semer la confusion. Avec M. Dimanche, il complète la stratégie de diversion de son maître. Enfin, face à Dom Louis, il se montre plus léger, presque moqueur, alors qu’il admire ensuite, à sa manière, la conversion apparente de Dom Juan avant d’être brutalement détrompé.
Sganarelle est un personnage bavard, peureux, satirique et contradictoire. Il parle beaucoup, aime les formules, les raisonnements improvisés et les commentaires moraux, mais ses discours sont souvent hésitants, comiques ou interrompus. Il est capable d’indignation sincère, notamment quand il condamne l’impiété de Dom Juan, mais cette indignation se mélange à une évidente prudence personnelle, car il a peur de son maître et préfère souvent se rétracter dès qu’il le voit arriver.
Il incarne aussi une forme de bon sens populaire, mêlé de crédulité et de naïveté. Il croit au Ciel, à l’Enfer, au diable, au Moine-Bourru, et voit dans les signes du monde une preuve morale. Mais il n’est pas pour autant pleinement fiable : il se trompe, se contredit, s’effraie, puis se rassure, et son discours oscille entre lucidité et superstitions. Sa morale est réelle, mais fragile ; sa révolte est vive, mais sans effet ; son intelligence est vive, mais désordonnée.
Sganarelle change peu au fil de l’œuvre. Il reste le valet de Dom Juan, toujours partagé entre la peur, la fidélité forcée et la protestation morale. Ses réactions se durcissent parfois, surtout quand Dom Juan se fait hypocrite ou pousse plus loin le scandale, mais il ne parvient jamais à transformer ses paroles en action décisive. Sa stabilité souligne son impuissance : il voit le mal, le dit, le dénonce, mais ne peut pas l’empêcher.
Sganarelle symbolise en partie la conscience ordinaire face au libertinage de Dom Juan. Par lui, la pièce fait entendre une morale simple, fondée sur la religion, la crainte du Ciel et le respect des règles. Mais Molière lui donne aussi une dimension comique qui empêche toute pure édification : sa parole est juste, mais maladroite ; sa vertu est réelle, mais mêlée de faiblesse ; sa sagesse même devient spectacle. À travers lui, l’œuvre met en scène la difficulté de faire entendre la morale dans un monde dominé par la force, le désir et la parole trompeuse.
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