La marquise de... est une femme du grand monde, proche de madame de B. et intégrée au cercle mondain qui entoure Ourika. Elle apparaît pour la première fois dans le salon de madame de B., dans une scène décisive où, à l'abri d'un paravent, Ourika l'entend parler de son avenir. Son statut social est celui d'une amie influente, d'une personne « d'une raison froide » et d'un esprit « tranchant », dont la parole pèse immédiatement sur le destin du personnage principal.
Dans l'économie du récit, la marquise joue un rôle d'opposante et de révélatrice. Elle n'est pas au centre de l'intrigue, mais son intervention provoque un basculement majeur : elle met en mots la vérité sociale qu'Ourika n'avait pas encore pleinement affrontée, à savoir son exclusion probable du mariage et de l'ordre mondain. Par cette lucidité brutale, elle détruit les illusions de l'enfance et fait entrer l'héroïne dans la conscience douloureuse de sa condition.
Son importance narrative tient aussi à sa fonction d'agent de vérité. Elle annonce à madame de B. le problème d'Ourika, puis, plus tard, revient au moment où la jeune femme souffre et cherche sans succès à dire son mal. Son rôle se précise alors comme celui d'un personnage qui dévoile ce qu'Ourika refuse de nommer : la marquise interprète ses maux comme une passion pour Charles, et cette interprétation déclenche une crise morale et physique décisive.
Avec madame de B., la marquise entretient une amitié ancienne mais exigeante. Le texte la présente comme une amie moins aimable que les autres, mais sincère, capable de grands sacrifices tout en réclamant en retour une sorte de prix affectif. Leur conversation sur Ourika montre qu'elle se permet une franchise que madame de B. supporte avec difficulté, ce qui crée une tension entre tendresse protectrice et jugement lucide.
Avec Ourika, sa relation est indirecte puis profondément déterminante. D'abord, elle parle d'Ourika à son sujet, en la réduisant à sa position sociale et à l'impossibilité de son avenir dans le monde. Plus tard, elle lui parle en face avec dureté, refuse ses dénégations et lui attribue une « passion malheureuse » pour Charles. Elle se place ainsi en interlocutrice sévère, presque accusatrice, là où Ourika espérait une compréhension. Sa relation avec Charles est également indirecte : elle est celle qui nomme la relation affective entre Charles et Ourika comme problématique, en révélant ce qui, selon elle, explique la souffrance de la jeune femme.
La marquise se distingue par une intelligence froide, un esprit rigoureux et une franchise sans détour. Elle est décrite comme positive, sèche, inquisitive et difficile, mais aussi comme incapable de fausse complaisance. Elle n'est pas guidée par la mollesse mondaine : elle aime par devoir et par exigence, et ses sacrifices mêmes ne sont pas gratuits. Cette combinaison fait d'elle un personnage de vérité, mais une vérité rude, presque tranchante.
Psychologiquement, elle oppose à la sensibilité d'Ourika une forme de rationalité sévère. Elle veut comprendre, expliquer, nommer, quitte à blesser. Son jugement sur Ourika révèle cependant une limite : sa lucidité se transforme en réductrice certitude, puisqu'elle interprète la souffrance de la jeune femme comme un amour coupable. Elle incarne donc à la fois la clairvoyance et la dureté, la droiture et l'absence de douceur, ce qui la rend redoutable autant qu'utile.
La marquise reste globalement statique. Elle conserve d'un bout à l'autre le même tempérament : fermeté, précision morale, esprit critique et peu de ménagements. Elle ne traverse pas une véritable conversion intérieure ; elle réapparaît au contraire comme la confirmation d'elle-même, toujours égale à sa logique. Cette stabilité souligne que sa fonction n'est pas d'évoluer, mais de faire pression sur les autres par sa lucidité.
La marquise de... symbolise la parole sociale qui nomme sans détour, mais aussi la violence possible du regard raisonneur. À travers elle, le texte montre que la vérité peut être destructrice lorsqu'elle n'est pas accompagnée de bonté. Elle révèle la cruauté des catégories mondaines, la manière dont le monde explique la souffrance d'Ourika en la ramenant à une lecture socialement et moralement condamnante. Son personnage éclaire ainsi l'un des grands thèmes de l'œuvre : la distance entre la compréhension des faits et la compassion envers les êtres.