Anaïs de Thémines est une jeune héritière issue de la noblesse, présentée comme l'objet d'un mariage arrangé après le bouleversement révolutionnaire. Elle a seize ans, a perdu sa famille sur l'échafaud, et se trouve sous la tutelle de sa grande-tante, ancienne religieuse. Elle apparaît dans le récit au moment où Charles, l'ami d'Ourika, est destiné à l'épouser. Son rôle est bref mais décisif, car elle incarne l'ouverture d'un avenir conjugal et familial auquel Ourika n'aura jamais accès.
Anaïs n'est pas un protagoniste au sens strict, mais un personnage déterminant dans la mécanique tragique du récit. Elle sert de point de bascule dans l'histoire d'Ourika, puisque l'amour que Charles lui porte réactive chez celle-ci le sentiment d'exclusion, d'isolement et de perte irrémédiable. Sa présence ne tient pas à une grande quantité d'actions, mais à l'effet qu'elle produit sur les autres personnages, en particulier sur Charles et sur Ourika.
Elle joue donc une fonction narrative essentielle : rendre visible, par contraste, le bonheur possible et socialement reconnu qui se ferme à Ourika. En devenant l'épouse de Charles, puis la mère de son enfant, Anaïs contribue à accentuer la séparation entre la vie accomplie d'un couple légitime et la solitude sans issue de l'héroïne. Elle n'est ni une adversaire active ni une confidente, mais une figure d'adjuvant involontaire au bonheur des uns et de révélateur du malheur d'Ourika.
La relation la plus importante d'Anaïs est celle qu'elle noue avec Charles. Charles s'éprend d'elle avec passion, admire sa beauté, sa modestie et sa douceur, et se projette dans une union fondée sur la confiance, l'amour et la fécondité. Anaïs lui répond avec une attitude paisible et naturelle, sans vanité ni calcul. Le texte insiste sur la confiance qu'elle inspire, sur sa capacité à accepter et à écouter, et sur la facilité avec laquelle elle entre dans l'univers affectif que Charles imagine pour elle.
Face à Ourika, Anaïs n'entre en relation qu'indirectement, mais son rôle est décisif. Ourika la voit d'abord comme la future source du bonheur de Charles, puis comme la preuve vivante de son propre effacement. Anaïs ne manifeste aucune cruauté envers elle : au contraire, elle a "l'air d'un ange de bonté", lui pose des questions et l'écoute avec bienveillance. Cette bonté accentue encore la douleur d'Ourika, car elle montre que le malheur d'Ourika ne vient pas d'une hostilité personnelle, mais d'un ordre social qui la condamne malgré la douceur des autres.
Anaïs est définie par sa modestie, sa tranquillité et sa bonté naturelle. Elle est dite "jolie sans s'en douter", ce qui suggère une absence de coquetterie et d'orgueil. Sa manière d'être contraste avec l'intensité douloureuse d'Ourika : là où celle-ci analyse, souffre et s'interroge, Anaïs paraît simple, spontanée et naturellement accordée à sa place dans le monde. Elle représente une forme d'innocence sociale qui ne se confond pas avec l'ignorance, mais avec une grâce sans effort.
Psychologiquement, le texte ne lui attribue ni grandes passions ni conflits intérieurs développés. Sa personnalité est vue à travers le regard de Charles et d'Ourika, ce qui la rend surtout lisible comme figure de douceur et de légitimité. Elle n'est pas construite comme un personnage complexe au sens introspectif du terme, mais comme une présence harmonieuse. Cette simplicité même est signifiante : elle incarne un bonheur qui semble aller de soi, alors que pour Ourika tout bonheur exige un combat perdu d'avance.
Anaïs évolue peu dans le récit. Elle apparaît d'abord comme la jeune fille promise à Charles, puis devient son épouse et la mère de son fils. Son parcours est linéaire et conforme à l'idéal de bonheur familial que le texte valorise à travers elle. Rien n'indique chez elle de rupture intérieure ou de transformation profonde. Cette stabilité signifie qu'elle appartient pleinement à l'ordre social et affectif auquel Ourika ne peut accéder : elle n'a pas à lutter pour exister, aimer ou être reconnue.
Anaïs symbolise un bonheur légitime, fécond et socialement admis, fondé sur la naissance, la beauté, la jeunesse et l'accord naturel entre les êtres. À travers elle, le texte oppose la normalité du mariage et de la maternité à l'exil intérieur d'Ourika. Elle révèle ainsi, par sa simple existence narrative, la violence des frontières sociales et raciales qui rendent certaines vies impossibles à accomplir. Son innocence met en relief l'injustice du monde plus qu'elle n'y participe activement.
Elle contribue aussi à montrer que le drame d'Ourika ne provient pas seulement du manque d'amour, mais de l'impossibilité même d'avoir une place reconnue dans la chaîne familiale et sociale. Anaïs incarne ce que l'héroïne ne peut ni désirer sans douleur ni atteindre sans renoncement. En ce sens, elle est moins un personnage isolé qu'un miroir du thème central de l'œuvre : la souffrance née de l'exclusion, lorsque le cœur aspire aux liens ordinaires de l'humanité mais se heurte à un ordre qui les refuse.