Le condamné est le narrateur principal de l'œuvre, un homme jeune, instruit et socialement privilégié, brusquement réduit à l'état de prisonnier à Bicêtre puis à la Conciergerie. Il s'exprime à la première personne, ce qui donne au texte la forme d'un journal intime de l'attente, du choc et de l'agonie. Dès l'incipit, avec la formule « Condamné à mort ! », il apparaît comme un être saisi par une pensée unique qui envahit tout son esprit et fait de lui la figure centrale du récit.
Il est à la fois protagoniste et narrateur : toute l'œuvre épouse sa conscience, ses souvenirs, ses sensations et ses angoisses. L'intrigue ne progresse pas par actions multiples, mais par la succession de ses états intérieurs, de ses déplacements carcéraux et de ses confrontations avec l'échéance de l'exécution. Son importance est donc capitale, car l'essentiel du texte consiste à faire sentir de l'intérieur ce que signifie être condamné à mort.
Son poids narratif tient aussi au fait qu'il transforme une situation judiciaire en expérience humaine universelle. Par son regard, les lieux, les hommes et les objets prennent une valeur dramatique particulière : Bicêtre, la cour, la voiture, la place de Grève, la foule, le bourreau. Le personnage devient ainsi le foyer à travers lequel s'organise toute la dénonciation de la peine capitale.
Ses relations les plus fortes sont celles qu'il entretient avec l'aumônier, le directeur, l'huissier, le bourreau, sa fille Marie, sa femme et sa mère. Avec l'aumônier, il cherche un réconfort spirituel, mais il ressent souvent une distance, comme si les paroles du prêtre restaient trop générales et ne rejoignaient pas sa douleur singulière. Avec le directeur et l'huissier, il subit une politesse administrative qui le blesse autant qu'elle le protège. Avec le bourreau, il entrevoit la douceur paradoxale d'un homme chargé de le détruire.
Les liens familiaux sont au cœur de son drame. Sa mère, sa femme et surtout sa fille Marie occupent son esprit au moment même où il se prépare à mourir. L'entretien avec Marie est l'une des scènes les plus douloureuses du texte : l'enfant ne le reconnaît pas, l'appelle « monsieur », puis lit par hasard sa sentence de mort. Cette relation brisée résume sa perte d'identité sociale et affective. Face au second condamné, qu'il rencontre à la Conciergerie, il éprouve au contraire une forme de fraternité forcée, car cet homme incarne ce qu'il pourrait devenir et ce qu'il partage avec les autres victimes du système pénal.
Le condamné est un être profondément tourmenté, mais aussi très lucide. Il passe sans cesse de l'espoir à l'abattement, de la révolte à l'épuisement, de la pitié à la rage. Son esprit fonctionne par images, souvenirs et associations : le soleil, les murs, la foule, le bruit, la charrette, l'échafaud. Son intelligence demeure vive, mais elle est envahie par une idée fixe qui écrase tout le reste. Cette conscience exacerbée fait de lui un observateur extrêmement sensible de la souffrance.
Il est aussi contradictoire. Il peut se montrer égoïste, irritable, plein d'amertume, allant jusqu'à envier et haïr le vieux forçat qui lui prend sa redingote. Mais il est également capable de tendresse, de remords et d'amour, notamment lorsqu'il pense à sa fille et à son passé heureux. Il n'est ni un monstre ni un héros pur : il se sait coupable, admet la justice de sa peine à certains moments, tout en dénonçant l'inhumanité du supplice. Sa principale motivation devient la survie immédiate, puis la recherche d'un sens à travers l'écriture de ses souffrances.
Le personnage évolue surtout de l'espoir vers l'acceptation contrainte, puis vers la terreur nue. Au début, il tente encore de s'accrocher à la possibilité d'un sursis, d'une grâce ou d'une commutation en galères. Puis les signes du départ se multiplient, les délais s'abrègent, et il passe d'une agitation mentale à une forme d'engourdissement. Cependant, cette évolution n'est pas linéaire : à plusieurs reprises, un souvenir, un visage, une scène de rue ou la voix de sa fille ravivent son humanité et sa peur.
Dans la dernière partie, il ne devient pas plus fort ; il devient plus nu, plus isolé, plus réduit à son corps menacé. L'écriture elle-même semble interrompue par l'urgence de l'exécution. Sa stabilité apparente - être toujours celui qui attend la mort - signifie en réalité l'effacement progressif de tout le reste : identité, projet, sociabilité, avenir. Ce qui change, c'est la profondeur de sa conscience du malheur.
Le condamné symbolise avant tout l'homme livré à une justice qui se veut rationnelle mais qui produit une violence spectaculaire, froide et collective. À travers lui, l'œuvre révèle l'inhumanité de la peine de mort, la cruauté du regard public et la transformation du supplice en divertissement social. Il incarne aussi l'extrême fragilité de l'existence humaine, suspendue à des délais administratifs, à des décisions judiciaires et à la mécanique d'un système qui traite un homme comme une chose.
Le personnage permet aussi de réfléchir à la condition humaine dans son ensemble. Sa formule sur les hommes « condamnés à mort avec des sursis indéfinis » donne à son cas une portée universelle. Il devient alors le porte-parole d'une méditation sur la peur, la mémoire, la paternité, la grâce, la souffrance morale et la dignité de celui qu'on va tuer. Par lui, l'auteur défend une vision profondément humanitaire : faire entendre la voix de celui qu'on condamne, c'est déjà contester la légitimité du châtiment.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Le condamné, à travers d'autres œuvres.