Baudu est l’oncle de Denise, commerçant drapier à Paris, propriétaire du Vieil Elbeuf, une boutique de draps et de flanelles installée rue de la Michodière, en face du grand magasin du Bonheur des Dames. Il apparaît d’abord comme un homme déjà usé par la concurrence, planté devant sa maison sombre, à la fois figure de commerçant ancien et de chef de famille. Dès sa première apparition, il est présenté comme un adversaire du grand magasin, mais aussi comme un parent qui avait promis refuge à Denise et à ses frères. Son importance dans l’œuvre tient à ce double statut : il incarne à la fois la petite boutique menacée et l’attache familiale qui ramène Denise dans le quartier.
Baudu joue un rôle d’opposant majeur au Bonheur des Dames. Par son discours, ses colères et sa situation même, il fait entendre la plainte du petit commerce contre la puissance du grand magasin. Il n’est pas seulement un personnage secondaire : il sert de relais aux critiques économiques et morales formulées contre Mouret, son expansion, ses méthodes de vente et sa manière de dévorer le quartier. À travers lui, le roman oppose deux conceptions du commerce, l’ancienne, fondée sur la stabilité, la probité et la transmission familiale, et la nouvelle, fondée sur le mouvement, la publicité et le triomphe du chiffre.
Il a aussi un poids concret dans l’intrigue familiale. C’est chez lui que Denise trouve d’abord un point de chute, puis un espace de conflit, de dépendance et de séparation. Sa boutique, sa maison, sa famille et ses échecs donnent au roman une profondeur sociale : il ne s’agit pas seulement de la réussite du Bonheur, mais des ruines qu’elle provoque autour d’elle. La défaite de Baudu accompagne ainsi la montée de Denise et la puissance de Mouret, et sa chute rend sensible, à l’échelle d’une famille, la transformation de tout un quartier.
La relation centrale de Baudu est celle qui l’oppose à Denise. Il est son oncle, mais leur lien est vite dégradé par l’arrivée imprévue des trois enfants, par la gêne matérielle et par les tensions suscitées par le Bonheur des Dames. D’abord sec et presque brutal, il refuse de la prendre à son service, puis l’héberge, l’intègre à table, et finit par lui reprendre une forme de tendresse. Il reste néanmoins un personnage dur, emporté, que Denise tente souvent d’apaiser. Sa sévérité est d’autant plus douloureuse qu’elle vise une nièce qui cherche simplement à travailler et à nourrir les siens.
Baudu est aussi lié à Geneviève, sa fille, et à Colomban, son commis, dont il retarde puis finit par remettre le mariage. Cette relation montre sa probité autant que son aveuglement : il veut transmettre une maison saine, mais il entretient malgré lui le malheur de sa fille. Avec madame Baudu, son épouse, la relation est marquée par une solidarité résignée dans la ruine. Face à Mouret, enfin, il incarne l’adversaire déclaré, l’homme qui accuse le directeur du Bonheur d’avoir ruiné le quartier et détruit le commerce traditionnel. Avec Bourras, voisin de lutte, il partage la rancune, l’orgueil et la résistance désespérée contre l’invasion du grand magasin.
Baudu est d’abord un homme de loyauté et de probité. Il se veut honnête commerçant, fidèle aux anciennes règles du métier, méfiant envers les profits trop rapides, les réclames, les effets de surface et les coups de fortune. Il a le sens de la famille, du travail bien fait, de la maison transmise sans l’abîmer. Son langage même révèle une conception morale du commerce : il parle de conscience, de dignité, d’honneur, et voit dans le Bonheur des Dames une machine à corrompre. Sur ce point, il apparaît comme un personnage profondément attaché à des valeurs stables, presque archaïques.
Mais il est aussi bilieux, inquiet, cassant, volontiers injuste. Son tempérament le pousse à la plainte, à l’exaspération et aux accès de colère. Il a une vision sombre des choses, se nourrit de rancune, et sa résistance au changement devient souvent de l’acharnement. Son entêtement le perd autant que sa morale le soutient. Il sait souffrir, mais il sait mal agir : il comprend la catastrophe, sans pouvoir la prévenir. Il aime sa fille, sa nièce, sa boutique, mais cet amour se transforme fréquemment en dureté, en mauvaise humeur ou en refus de céder. Sa psychologie est celle d’un homme déchiré entre l’attachement aux siens et l’incapacité d’entrer dans le monde nouveau.
Baudu ne se transforme pas en profondeur, mais son rôle évolue de la colère à l’abattement, puis à la résignation. Au début, il proteste, s’indigne, rêve encore d’une résistance possible du petit commerce. Ensuite, les pertes s’accumulent, Geneviève dépérit, madame Baudu s’éteint, la maison se vide, et sa parole devient celle d’un homme vaincu. À la fin, il n’attaque plus qu’à moitié, marche sans cesse dans sa boutique, se vide intérieurement, puis finit par accepter, au moins partiellement, la logique de la défaite.
Son évolution est donc moins celle d’une conversion que celle d’un écrasement. Il reste fidèle à lui-même, mais cette fidélité devient tragique, parce qu’elle se heurte à une force historique trop grande. Il finit par comprendre qu’il ne peut pas lutter contre l’époque, sans pour autant renoncer à son ancienne conscience. Sa stabilité fait de lui une figure de perdant noble, dont la permanence souligne justement l’ampleur de la mutation économique et sociale que le roman raconte.
Baudu symbolise le petit commerce ancien, menacé puis englouti par la modernité marchande incarnée par le Bonheur des Dames. À travers lui, le roman montre le prix humain du progrès économique : non seulement des faillites, mais des familles brisées, des deuils, des humiliations, des espérances détruites. Il représente aussi une forme de résistance morale, certes impuissante, mais digne, face à un monde où le succès dépend désormais de la vitesse, du volume, de la publicité et de la conquête.
Il révèle enfin l’ambivalence du projet de Zola. Baudu a raison dans sa douleur, mais il se trompe dans son refus du mouvement historique ; Mouret a raison dans sa logique d’expansion, mais cette logique écrase les faibles. Le personnage fait sentir que l’histoire avance en produisant des victimes. Il donne au roman sa dimension sociale et pathétique, en rappelant que derrière les vitrines éclatantes du grand magasin, il y a des boutiques obscures, des vies usées et des consciences qui ne veulent pas disparaître.