Alphonse Ximénès est un noble du royaume de Navarre, issu d'une maison « qui a quelque lustre dans l'Espagne », et apparenté aux premiers rois de Navarre. Dans le récit, il apparaît d'abord comme un inconnu solitaire vivant retiré près de la mer, sous le nom de Théodoric, avant de révéler à Consalve sa véritable identité. Son importance est considérable : il est à la fois hôte, confident, interlocuteur principal de la première grande confession de l'œuvre, puis narrateur d'une vaste histoire enchâssée qui éclaire les malheurs de plusieurs personnages.
Alphonse joue d'abord un rôle d'adjuvant et de miroir pour Consalve. Sa retraite, sa sensibilité à la douleur d'autrui et la proximité de leurs expériences créent entre eux une fraternité de malheur. Il accueille Consalve, le soigne lorsqu'il est malade, l'écoute sans le juger, puis l'aide à interpréter ses émotions et à supporter ses incertitudes. Par sa présence dans la solitude, il donne au roman un espace de confidences où les passions peuvent être examinées avec lucidité.
Son poids dans l'intrigue est aussi narratif : il devient conteur de plusieurs pans essentiels de l'œuvre, notamment l'« Histoire de Consalve » puis l'« Histoire d'Alphonse et de Bélasire ». À travers ces récits, il relie les différentes générations d'amours, de trahisons et de rivalités. Il n'est pas un simple personnage secondaire, mais un relais de sens qui permet de comprendre par comparaison les malheurs de Consalve et de Zayde, et qui fait de l'œuvre un réseau d'échos entre histoires semblables.
La relation la plus importante d'Alphonse est celle qu'il noue avec Consalve. Tous deux partagent l'isolement, le désenchantement et la défiance envers les hommes. Alphonse admire très vite Consalve, puis lui confie son nom véritable et la vérité de sa naissance. Entre eux s'établit une amitié fondée sur la confiance et sur une commune expérience de la souffrance. Alphonse ne se contente pas de l'hospitalité : il conseille, console, questionne et aide Consalve à lire ses propres sentiments.
Il est aussi lié à Bélasire, qu'il a aimée dans sa jeunesse. Le récit qu'il fait de cette passion montre une relation amoureuse profondément marquée par la jalousie, la méfiance et l'aveuglement. Il évoque également don Manrique, son ami, qu'il a injustement soupçonné, et dont la mort accidentelle le laisse dans un remords durable. Avec ces personnages, Alphonse se définit par le souvenir des liens qu'il a trahis ou perdus. Il devient ainsi, dans son propre passé, le centre d'un triangle affectif où se mêlent amitié, amour et faute.
Alphonse se distingue par sa sensibilité et sa profondeur de réflexion. Il formule des maximes sur l'amour, la jalousie, la vérité des sentiments, et son discours a souvent une portée morale générale. Sa retraite n'est pas une simple fuite du monde : elle traduit une conscience douloureuse de la fragilité des affections humaines. Il se montre généreux, attentif, compatissant, et son comportement envers Consalve confirme une réelle noblesse de cœur.
Mais il est aussi un personnage marqué par le remords. Il se sait responsable du malheur de Bélasire et de la mort de don Manrique, et cette faute pèse sur lui comme une condamnation intérieure. Sa lucidité ne le protège pas des passions : il a aimé, a été jaloux, s'est trompé, a soupçonné à tort. Il représente ainsi une intelligence affective très fine, mais vulnérable, capable de comprendre les autres parce qu'il a lui-même souffert, et incapable d'atteindre une paix totale parce que le souvenir de ses erreurs demeure vivant.
Alphonse est un personnage relativement stable dans le roman, mais cette stabilité a un sens. Au début, il est déjà retiré du monde, désabusé par les hommes et par l'amour ; à la fin, il reste dans la solitude, fidèle à son rôle de témoin et de confident. Ce qui évolue surtout, ce n'est pas son tempérament, mais la place qu'il occupe dans le récit : d'hôte mystérieux, il devient ami, puis narrateur et exemple. Sa constance donne une forme de continuité morale à l'œuvre et fait de lui une sorte de conscience du roman.
Alphonse symbolise une forme de sagesse née de la souffrance. Il incarne l'homme qui a appris à connaître les passions non par théorie, mais par expérience, et dont la parole sert à éclairer les égarements d'autrui. À travers lui, le texte réfléchit à la jalousie, à la fidélité, à l'illusion amoureuse et à la difficulté de vivre parmi les hommes sans être blessé. Il révèle aussi un projet romanesque fondé sur la comparaison des destins : chaque histoire confirme ou corrige les autres, et Alphonse, par sa lucidité douloureuse, contribue à faire de l'œuvre une méditation sur l'inconstance humaine et la fragilité du bonheur.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Alphonse, à travers d'autres œuvres.