Adrienne est une amie de la mère de la narratrice, Sido, et une figure du voisinage provincial. Elle apparaît comme une femme libre, singulière, installée dans une maison et un jardin qui lui ressemblent, peuplés de livres, de plantes et de trouvailles diverses. Son entrée dans le récit la place d’emblée parmi les présences marquantes de l’enfance, à la fois familière et mystérieuse, et elle compte parmi les personnages qui révèlent un autre visage de l’univers provincial.
Dans le récit, Adrienne joue un rôle secondaire mais essentiel : elle est une adjuvante de l’imaginaire enfantin et une figure d’attraction. Sa maison, son désordre, ses lectures, ses récoltes et sa liberté font d’elle un contrepoint vivant à l’ordre maternel, tout en prolongeant le monde sensible de l’enfance. Le texte souligne qu’il faut beaucoup de temps à la narratrice pour associer à cette première séduction l’idée d’une séduction véritable, ce qui donne à Adrienne une importance rétrospective dans la formation affective de la narratrice.
Elle n’est pas un moteur d’action au sens strict, mais elle infléchit la mémoire et la perception de la narratrice. Sa présence fait basculer l’intérêt vers des thèmes comme le désir de savoir, l’attrait du secret, la fascination devant une femme autonome et l’apprentissage ambigu des sentiments. Adrienne participe ainsi à l’éducation intime de la narratrice, sans jamais occuper le centre de l’intrigue.
La relation la plus importante est celle qui l’unit à Sido. Les deux femmes ont allaité à la même période et ont même échangé, par jeu, leurs nourrissons. Leur proximité est ancienne, presque organique, mais elle reste traversée par une certaine tension implicite : Sido observe, comprend, se méfie parfois, tandis qu’Adrienne se montre plus insaisissable. La narratrice ressent que cette amitié entre les deux femmes s’effrite avec le temps, sans querelle ouverte, mais sous l’effet d’une attirance qu’elle ne comprend pas encore.
Adrienne entretient aussi avec la narratrice une relation de fascination mêlée de malaise. L’enfant se glisse chez elle comme un chat, y trouve des livres, des champignons, des fraises sauvages, des ammonites fossiles, mais supporte avec trouble son indifférence et son secret. Le souvenir de l’échange des nourrissons, l’allusion à son lait, et surtout l’image de son sein brun, reviennent comme des signes d’un trouble profond. Adrienne apparaît donc comme une présence qui attire, déroute et marque durablement le regard de la narratrice.
Adrienne est décrite comme vive, guetteuse et somnolente, avec un "bel oeil jaune de gitane" et une "exigence quotidienne de nomade". Son désordre n’est pas de la négligence, mais une manière d’habiter le monde avec liberté. Elle possède une grâce non policée, une indifférence souveraine et une forme d’art sauvage qui la rendent difficile à saisir. Sa maison, comme son jardin, exprime une nature indomptée et une personnalité qui refuse les cadres trop stricts.
Sa psychologie se caractérise aussi par une distance presque blessante. La narratrice dit souffrir de son indifférence, qu’elle perçoit comme une rigueur d’exception. Adrienne ne cherche pas à attirer, à retenir, à rassurer; elle se tient dans une réserve pleine de secret. Cette retenue, jointe à la richesse concrète de son univers, lui donne une profondeur ambiguë : elle est à la fois accueillante par ses lieux et inaccessible par son tempérament.
Adrienne ne connaît pas, dans le texte, de véritable évolution dramatique. Elle demeure une figure stable, saisie dans une forme de présence intense et fixe, comme si elle appartenait surtout à la mémoire de l’enfance. Ce qui change, ce n’est pas elle, mais le regard que la narratrice porte sur elle : d’abord fascination enfantine, puis perception plus lucide d’une première séduction et d’une influence durable. Adrienne devient ainsi moins un personnage qui se transforme qu’un point de cristallisation du souvenir.
Adrienne symbolise une manière d’être au monde affranchie des convenances, proche de la terre, des livres, des récoltes et des saisons. Elle incarne une féminité indépendante, ni domestiquée ni théorique, qui contraste avec les figures plus réglées ou plus surveillées de l’univers familial. Par elle, le texte explore la puissance des premières attirances, la part trouble du désir d’enfant, et l’importance des lieux habités comme prolongements d’une personnalité. Adrienne révèle aussi combien l’enfance perçoit avant de comprendre, et comment une femme singulière peut devenir, sans le vouloir, une forme de révélation intime.