Spendius est un ancien esclave devenu homme libre au service des Mercenaires. Il apparaît d'abord dans le festin d'Hamilcar, sortant de l'ergastule après avoir été délivré par des soldats, puis il raconte son histoire et se place immédiatement au cœur des événements. Polyglotte, rusé, familier des camps et des peuples divers, il est l'un des personnages les plus mobiles et les plus influents du récit.
Dans l'intrigue, Spendius joue un rôle décisif de médiateur, d'instigateur et de stratège. Il sait parler plusieurs langues, manipuler les perceptions et orienter les décisions collectives. C'est lui qui interprète les paroles de Giscon, puis les déforme pour exciter les Mercenaires contre Carthage ; c'est encore lui qui pousse Mâtho à l'action, l'entraîne dans le sacrilège du temple de Tanit et l'aide à voler le zaïmph. Il agit ainsi comme un moteur constant de l'escalade, toujours au point d'articulation entre ruse politique, violence et aventure.
Son importance narrative tient aussi à sa capacité à relancer l'action lorsque celle-ci menace de se figer. Il conseille, organise, harangue, espionne, construit des ponts, fait circuler de fausses nouvelles, imagine des machines de siège, puis participe aux négociations et aux embuscades. Il n'est pas seulement un auxiliaire de Mâtho : il est l'intelligence pratique de la révolte, celui qui transforme les colères diffuses en entreprise militaire.
Avec Mâtho, sa relation est centrale. Spendius l'appelle souvent « maître », bien qu'il reste plus lucide et plus actif que lui ; il flatte son orgueil, exploite son amour pour Salammbô et oriente sa fureur vers Carthage. Il l'entraîne à l'intérieur du temple de Tanit, l'accompagne dans la ville, le conseille dans la conduite des armées, puis continue de le seconder jusqu'à la fin. Leur lien mêle dépendance, amitié, calcul et une sorte de fidélité tactique.
Avec Salammbô, il n'y a pas de relation affective directe, mais une opposition structurante : il utilise son image et le désir qu'elle inspire à Mâtho pour obtenir des effets politiques et militaires. Avec Giscon, il entretient un rapport d'ennemi intelligent, fondé sur la tromperie ; il s'empare de la trompette du héraut, parle en plusieurs langues et retourne contre le Suffète les propos qu'il vient d'entendre. Avec Narr'Havas, il coopère sans confiance réelle, acceptant les alliances tant qu'elles servent la cause des Mercenaires. Son rapport aux autres est donc dominé par l'instrumentalisation et par l'art de faire agir les hommes les uns sur les autres.
Spendius est d'abord un être d'intelligence, de souplesse et d'adaptation. Il a connu de nombreux maîtres, travaillé aux carrières, subi l'ergastule, vendu des femmes, combattu, voyagé, appris des métiers et des langues. Cette expérience l'a rendu subtil, inventif, pratique, capable de tout faire ou presque : fabriquer des objets, apprivoiser des bêtes, cuire des poisons, conduire des hommes. Il est aussi profondément intéressé, calculateur, toujours attentif à tirer profit des désordres et des passions.
Mais cette lucidité s'accompagne d'une part d'avidité, de cynisme et de duplicité. Spendius ment, exagère, interprète à son avantage, et n'hésite pas à conduire les autres à la violence ou au sacrilège si cela sert ses desseins. En même temps, il n'est pas dépourvu d'ardeur : il se montre inquiet, nerveux, parfois exalté, et son énergie se nourrit de la vengeance contre les humiliations subies. Il demeure pourtant moins dominé par la passion que Mâtho : là où celui-ci s'abîme dans le désir, Spendius garde presque toujours une distance froide, une capacité de calcul qui fait de lui un homme de pouvoir plus qu'un homme d'amour.
Spendius évolue peu dans son fond : dès son apparition, il est déjà l'esclave intelligent, l'ancien captif devenu meneur, et il conserve jusqu'au bout cette fonction de stratège rusé. En revanche, son rôle se modifie selon les circonstances. D'abord intermédiaire entre les soldats et les chefs carthaginois, il devient ensuite l'auxiliaire indispensable de Mâtho, puis l'organisateur des sièges, des pièges et des manœuvres de guerre. Même quand la situation se retourne, il reste habile, mobile, insaisissable, fidèle à sa logique de survie et d'efficacité.
Sa stabilité a un sens : elle fait de lui une force d'intelligence pure, presque sans scrupule, qui traverse le récit comme un principe d'action. Il ne se convertit ni à la justice ni à la pitié ; il se révèle seulement plus complètement à mesure que la guerre s'envenime. Cette permanence le rend exemplaire d'une énergie sans idéal, entièrement tournée vers la ruse et la conquête.
Spendius symbolise la ruse née de l'oppression. Esclave, il a appris dans la souffrance la mobilité, la langue des autres, la méfiance et l'art de retourner les rapports de force. À travers lui, le roman montre que les sociétés fondées sur la domination produisent leurs propres subversifs : ceux qu'elles écrasent deviennent capables de les détruire avec leurs armes mêmes, au premier rang desquelles figurent le langage, l'information et la stratégie.
Il révèle aussi une vision très sombre de l'humanité politique chez Flaubert : les masses sont faciles à conduire, les chefs se trompent, les croyances sont exploitables, et l'intelligence peut se mettre au service du pire. Spendius est fascinant parce qu'il joint la lucidité à l'immoralité ; il incarne une efficacité sans conscience qui rend la violence plus redoutable encore. Par lui, l'œuvre explore le pouvoir destructeur de l'esprit lorsqu'il se sépare de toute limite morale.