Hamilcar Barca est le grand suffète de Carthage, chef des Riches et figure majeure du pouvoir punique. Le texte le présente dès les premiers mouvements du récit comme une présence immense et redoutée, à la fois propriétaire du palais de Mégara, maître des hommes, des richesses et des armées. Son absence initiale au festin des Mercenaires et son retour progressif structurent une grande partie de l'intrigue, car tout ce qui se joue entre Carthage et les Barbares se rapporte tôt ou tard à lui.
Hamilcar occupe un rôle central de stratège, de chef politique et de chef de guerre. Il n'est pas seulement un personnage d'autorité : il organise les défenses, fixe les mouvements des armées, manœuvre contre les Mercenaires, conduit les sièges et finit par incarner à lui seul la survie de la République. Le texte souligne sans cesse son intelligence militaire, sa capacité à prévoir, à tromper, à patienter, puis à frapper au moment décisif.
Il est aussi un pivot dramatique. Autour de lui se nouent la dette de Carthage, la révolte des Mercenaires, la haine du Grand Conseil, les complots, les sacrifices et la crise finale. Même lorsqu'il semble absent, son nom gouverne les passions des autres personnages : les soldats le maudissent, les Anciens le craignent, Salammbô lui répond, Mâtho le poursuit, Narr'Havas s'ajuste à lui. Il est ainsi à la fois moteur de l'action et centre de gravité du monde carthaginois.
Avec les Mercenaires, Hamilcar entretient une relation de conflit absolu, mêlée de ruse et de mépris. Ils lui reprochent leurs soldes impayées et les humiliations de Carthage, tandis que lui les considère comme des instruments qu'il faut employer, diviser, affamer ou sacrifier selon l'intérêt de l'État. Face à Giscon, Hannon, Spendius, Autharite ou Mâtho, il oppose une froide supériorité tactique et une dureté implacable, mais il sait aussi feindre la conciliation lorsqu'il s'agit de gagner du temps ou de retourner la situation.
Ses liens familiaux sont tout aussi essentiels. Il est le père de Salammbô, qu'il domine par l'autorité, l'inquiétude et la politique, sans jamais la comprendre complètement. Le texte le montre aussi inquiet pour son fils Hannibal, qu'il cache pour le préserver, révélant une tendresse rare et secrète. Avec Narr'Havas, il passe de la méfiance à l'alliance, puis à l'intégration dans son dispositif politique en lui donnant Salammbô. Avec les Anciens et les Riches, il connaît des affrontements violents, mais aussi des réconciliations intéressées, car chacun dépend de lui tout en le redoutant.
Hamilcar apparaît d'abord comme un homme d'une énergie exceptionnelle, calculateur, ferme, orgueilleux et dominé par le sens du pouvoir. Il pense en stratège, en comptable et en chef d'empire : il mesure les vivres, les routes, les corps, les troupes, les dettes et les ressources comme autant d'éléments d'une même guerre. Sa volonté est tenace, son intelligence concrète, sa dureté extrême; il se montre capable de dissimulation, d'indifférence apparente et de violence sans scrupule lorsque l'enjeu politique l'exige.
Mais cette puissance se double de contradictions profondes. Hamilcar est avare et fastueux, cruel et paternel, impitoyable et vulnérable, maître de lui et parfois bouleversé par les siens. Son fils réveille en lui une tendresse soudaine; Salammbô et sa conduite le blessent jusque dans l'orgueil; les richesses le rassurent comme des divinités souterraines; sa foi religieuse et sa pensée politique s'entremêlent. Il se méfie des hommes, des dieux, des promesses et même des apparences, mais cette défiance nourrit justement sa grandeur, car elle le pousse à tout contrôler.
Hamilcar ne change pas au sens moral ordinaire : il reste jusqu'au bout un chef de guerre, un calculateur inflexible, un homme de volonté et d'emprise. En revanche, son rôle s'amplifie et se précise au fil du récit. D'abord maître absent d'un palais et propriétaire d'une puissance opaque, il devient stratège en lutte contre les Mercenaires, puis restaurateur de Carthage, enfin garant de l'ordre politique et familial. Sa trajectoire va d'une autorité redoutée à une autorité triomphante.
Cette stabilité n'est pas immobile : elle signifie la cohérence d'une figure de pouvoir. Hamilcar est construit comme une force continue, presque inépuisable, qui traverse les crises sans se laisser dissoudre. Le récit le fait apparaître tantôt comme un homme, tantôt comme une puissance historique, ce qui donne à sa permanence une valeur symbolique : il représente la résistance de Carthage elle-même.
Hamilcar symbolise la logique de Carthage, fondée sur l'argent, la domination, la discipline et la capacité à transformer toute faiblesse en ressource. Il incarne un monde où la politique, la religion et l'économie sont indissociables, où le pouvoir repose sur la gestion des hommes comme des richesses. À travers lui, le texte met en scène une civilisation brillante mais dure, capable de beauté et de cruauté, de grandeur militaire et de violence sacrée.
Le personnage révèle aussi la vision flaubertienne d'un pouvoir fascinant parce qu'il est total, mais menacé de l'intérieur par ses propres contradictions. Hamilcar rassemble en lui la raison d'État, l'avidité, la lucidité, la foi et la brutalité. Il montre que la survie d'une cité peut dépendre d'un homme exceptionnel, mais aussi qu'une telle puissance exige une froideur morale presque inhumaine. En cela, il est à la fois admiré, redouté et inquiétant.
Personnages qui partagent des traits de caractère avec Hamilcar Barca, à travers d'autres œuvres.