Sœur Ernestine est la fille aînée de la famille Lepic, la soeur de Félix et de Poil de Carotte, et la fille de madame et monsieur Lepic. Elle appartient au même milieu domestique et rural que le reste de la famille, et sa première apparition la montre absorbée dans la lecture, presque front contre front avec Félix, tandis que Poil de Carotte est relégué sous la table. Dans l'ensemble de l'œuvre, elle occupe une place importante mais secondaire : elle ne porte pas l'action à elle seule, pourtant elle participe à la construction du drame familial en prenant part, par ses paroles et ses gestes, à la vie quotidienne des Lepic.
Sœur Ernestine n'est pas un protagoniste autonome, mais un personnage de relais qui contribue fortement à l'organisation des scènes familiales. Elle fait partie du groupe des aînés, avec Félix, qui bénéficie davantage d'attention et de liberté que Poil de Carotte. Par sa présence régulière, elle sert souvent de témoin, de complice ou de juge dans les épisodes où le cadet est humilié, puni ou observé. Elle participe ainsi à la mécanique narrative qui isole Poil de Carotte au sein du foyer.
Son poids dans l'intrigue tient aussi à son rôle de médiation. Elle accompagne parfois son frère ou son petit frère, observe, commente, aide à la toilette, plume le gibier, ou encore relaye les regards de la mère. Elle n'est pas l'instigatrice principale des violences familiales, mais elle fait partie de l'ordre domestique qui les rend possibles. Son comportement montre combien, dans la maison Lepic, chaque enfant a une fonction et une place déterminées.
Avec Poil de Carotte, Sœur Ernestine entretient une relation ambivalente. Elle se moque de lui, reprend souvent le langage de la famille et peut l'exposer au ridicule, comme lorsqu'elle le présente comme « hardi comme un bouc » ou lorsqu'elle participe aux moqueries collectives. Mais elle peut aussi se montrer pitoyable, comme lorsqu'elle prend une bougie pour l'accompagner au bout du corridor. Plus tard, elle prend soin de lui, notamment dans les scènes où elle le coiffe, le peigne, ou l'aide après une blessure. Elle oscille donc entre moquerie et sollicitude.
Avec Félix, elle forme un duo fraternel visible dès l'ouverture, car ils lisent ensemble, côte à côte, presque fusionnés. Elle lui ressemble par sa place d'aînée, par sa proximité avec les parents et par sa capacité à participer à la vie commune sans être menacée comme l'est Poil de Carotte. Avec madame Lepic, sa relation est faite d'obéissance et de proximité : elle aide, relaie, observe, et adopte souvent le point de vue maternel. Avec monsieur Lepic, elle reste plus discrète, mais elle s'insère pleinement dans le fonctionnement de la maison, notamment lors des repas ou des soins donnés aux enfants.
Sœur Ernestine apparaît comme une jeune fille docile, active et appliquée. Elle « dépouille et plume le gibier », aide à la toilette, cherche des poux, se montre utile dans les tâches du foyer et sait se rendre nécessaire. Elle a aussi une douceur réelle, que le texte laisse entrevoir à plusieurs reprises, en particulier lorsqu'elle s'occupe de Poil de Carotte avec plus de délicatesse que les autres. Sa conduite est souvent marquée par la bonne volonté et par le désir de bien faire.
Mais cette bonté n'efface pas sa participation au système de moquerie et de domination familial. Elle peut être cruelle par légèreté, répétant les compliments ironiques que les autres font à Poil de Carotte, ou s'amusant de ses défauts. Elle est également décrite comme craintive à certains moments, ce qui la rend moins rebelle que Félix. Psychologiquement, elle se situe donc entre la soumission, la prudence et une certaine tendresse, sans jamais rompre avec l'ordre imposé par madame Lepic.
Sœur Ernestine change peu au fil du texte. Elle reste une figure stable de la maisonnée, toujours placée du côté de l'organisation domestique, de la lecture, du soin, de l'apparente normalité. Cette stabilité est significative : elle montre l'enracinement des rôles familiaux et la manière dont chacun intériorise sa place. Ernestine ne devient ni rebelle ni héroïne; elle confirme, par sa permanence, l'équilibre dur de la famille Lepic.
Sœur Ernestine symbolise une forme d'adaptation au monde familial tel qu'il est. Elle révèle une maison où l'affection existe, mais sous une forme mêlée de taquineries, de hiérarchie et d'utilité. À travers elle, le texte montre aussi comment la violence domestique peut se transmettre sans éclat, par de petites habitudes, des rôles distribués, des complicités ordinaires. Ernestine n'est pas la cause du malheur de Poil de Carotte, mais elle participe à l'environnement qui le façonne.
Elle éclaire ainsi un thème central de l'œuvre : la famille comme espace à la fois protecteur et oppressif, où l'enfant doit apprendre à survivre en composant avec les autres. Son personnage donne à voir une humanité banale, ni entièrement mauvaise ni vraiment libératrice, et rend plus sensible la cruauté diffuse du quotidien. En ce sens, Ernestine contribue à la peinture réaliste et mordante d'une famille où les rôles semblent fixés d'avance.