M. Lecanu est le notaire du Havre, présenté comme « le notaire et un peu l’ami du père Roland », chargé de ses affaires. Il intervient à un moment décisif de l’intrigue, lorsqu’il vient annoncer à la famille Roland la mort de Léon Maréchal et l’existence du testament qui fait de Jean son légataire universel. Personnage secondaire mais déterminant, il fait entrer dans le récit la nouvelle qui bouleverse l’équilibre familial et déclenche la crise centrale.
Dans la mécanique du récit, M. Lecanu joue avant tout un rôle d’adjuvant informatif : il apporte une donnée juridique et une révélation capitale qui modifient aussitôt le destin des Roland. Sa visite, attendue parce qu’elle paraît urgente et importante, crée une tension avant même qu’il parle, puis son annonce fait basculer la scène du simple étonnement à une joie mêlée de tristesse, avant de susciter des calculs, des soupçons et des conflits.
Son poids narratif tient moins à la durée de sa présence qu’à la portée de sa parole. Il est l’agent de la transmission testamentaire, celui par qui l’argent de Maréchal entre dans la famille et devient le foyer de jalousies, d’interprétations et de remises en cause. À ce titre, il est un révélateur de la vérité juridique et, indirectement, le déclencheur des drames psychologiques qui suivent.
Avec le père Roland, M. Lecanu entretient des relations de confiance et de proximité sociale. Roland l’accueille en l’appelant « cher maître », selon l’usage réservé aux notaires, et se montre soucieux de comprendre immédiatement la situation. Lecanu, de son côté, reste courtois, mesuré et factuel : il annonce d’abord le décès de Maréchal, puis la disposition du testament, sans s’engager dans les passions que cette nouvelle fait naître chez les autres.
Avec Mme Roland, Jean et Pierre, son rôle est d’abord celui d’un intermédiaire légal. C’est lui qui rend publique la désignation de Jean comme héritier, ce qui suscite chez la mère des larmes de tristesse pour l’ami mort, mais aussi l’espoir d’une aisance nouvelle. Il n’entre pas dans les rivalités affectives, mais sa parole place Jean au centre des enjeux et, par ricochet, exacerbe la jalousie de Pierre. Avec Mme Rosémilly, il n’a qu’un rapport indirect : sa venue gêne momentanément son départ, car elle quitte la maison au moment où les affaires commencent.
M. Lecanu apparaît comme un homme d’affaires discret, sérieux et pratique. Il agit avec calme, parle gravement, se montre précis sur les clauses du testament et rassurant sur la clarté de la situation. Rien, dans le texte, ne le présente comme manipulateur ou passionné : il incarne au contraire la régularité notariale, la neutralité de l’intermédiaire et la sécurité des formes juridiques.
Son attitude révèle aussi une certaine distance morale : il est « bien aise » d’annoncer lui-même ce qu’il considère comme une bonne nouvelle, sans mesurer immédiatement que cette bonne nouvelle est d’abord la mort d’un ami. Cette légère naïveté mondaine ou cette indifférence professionnelle ne fait pas de lui un homme cruel, mais un personnage du monde bourgeois où l’argent, l’héritage et les formalités prennent vite le pas sur le deuil. Il représente ainsi une honnêteté de fonction plus qu’une profondeur de cœur.
M. Lecanu ne connaît pas d’évolution véritable dans l’œuvre. Il apparaît une seule fois, dans une scène charnière, puis disparaît après avoir accompli sa mission d’annonceur et de garant légal. Cette stabilité est significative : le personnage n’est pas là pour se transformer, mais pour faire fonctionner l’intrigue et pour donner au drame familial sa base objective, celle du droit et du testament.
M. Lecanu symbolise la présence du juridique dans une œuvre dominée par les passions privées. Il rappelle que les drames intimes naissent aussi d’actes publics, de papiers, d’héritages, de clauses et d’acceptations. À travers lui, le roman fait sentir combien la société bourgeoise repose sur des médiations rationnelles, mais aussi combien ces médiations peuvent, sans intention malveillante, déclencher des fractures affectives profondes. Lecanu incarne donc la logique froide et nécessaire des institutions, face à laquelle les sentiments humains se révèlent fragiles, ambigus et vulnérables.