Alceste est l'un des deux personnages principaux de l'œuvre, un homme de qualité que le texte montre dès la première scène en dialogue avec Philinte. Il occupe une place centrale dans l'action par la vigueur de ses prises de position, son refus des usages du monde et sa relation passionnée avec Célimène. Dès son entrée, il se distingue par une parole tranchante, une colère contenue et une exigence morale qui structurent tout le drame.
Alceste est le protagoniste incontestable de la pièce, et même son foyer conflictuel: l'intrigue se construit autour de son opposition au monde, de sa querelle avec Oronte, de sa liaison avec Célimène, et de sa volonté de rompre avec une société qu'il juge corrompue. Son intransigeance fait avancer les scènes, provoque les affrontements et donne son unité à l'ensemble de l'œuvre.
Il joue aussi un rôle d'opposant aux codes sociaux, aux flatteries, aux faux-semblants et aux compromis. En cela, il met en crise tous les autres personnages: Philinte, qui lui répond par la modération; Oronte, qu'il blesse par sa sincérité; Célimène, qu'il aime et accuse tout à la fois; Arsinoé et les marquis, qu'il juge avec sévérité. Son poids dans l'intrigue est donc à la fois dramatique et critique.
Avec Philinte, Alceste forme un duo d'opposition intellectuelle et morale. Philinte tente sans cesse de le tempérer, de lui conseiller la mesure et l'acceptation des usages, tandis qu'Alceste rejette ses raisonnements comme trop accommodants. Leur relation est pourtant marquée par l'amitié: malgré les emportements, Philinte reste auprès de lui et cherche à le retenir.
Avec Célimène, la relation est centrale et contradictoire. Alceste l'aime profondément, mais il lui reproche sa légèreté, sa coquetterie et sa complaisance envers les autres hommes. Avec Oronte, la relation se dégrade à cause du sonnet: Alceste refuse de flatter et déclenche un conflit qui le conduit devant les maréchaux. Avec Éliante, il trouve une figure de sincérité qu'il estime, mais il ne peut se résoudre à l'épouser. Arsinoé, enfin, prétend le soutenir contre Célimène, mais cette sollicitude s'accompagne d'une forme d'hypocrisie qu'Alceste perçoit en partie. Face à Acaste et Clitandre, il dénonce la mondanité et la flatterie de cour.
Alceste se définit d'abord par la sincérité absolue. Il veut que le cœur parle dans les discours, refuse les compliments vides et condamne la flatterie sous toutes ses formes. Il se réclame de l'honneur, de la droiture et de la vérité, et juge que l'on doit dire aux hommes ce qu'on pense d'eux. Cette exigence le rend rigide, impulsif et souvent excessif, mais elle fonde aussi sa grandeur morale.
Le texte insiste également sur ses contradictions. Alceste hait la société des hommes tout en cherchant sans cesse à y faire reconnaître sa justice; il condamne les faux-semblants mais aime Célimène, qui incarne précisément la séduction mondaine et l'instabilité des sentiments; il réclame la vérité tout en étant déchiré par la jalousie et le désir d'être aimé seul. Son tempérament est dominé par la bile, le chagrin, la colère et une forme de lucidité douloureuse. Il veut fuir les hommes, mais il reste pris dans leurs liens, dans ses procès, dans son amour et dans son orgueil.
Alceste évolue peu dans le sens d'un assouplissement: il demeure jusqu'au bout fidèle à sa radicalité, à son refus des compromis et à sa haine des hommes. En revanche, son expérience le conduit à durcir encore sa position. Le procès perdu, la lecture de la lettre, la scène finale avec Célimène et son refus d'entrer dans un arrangement amoureux confirment sa décision de se retirer du monde. Sa stabilité fait de lui un personnage presque exemplaire au sens classique: il ne change pas de nature, mais il pousse sa logique jusqu'à l'extrême.
Alceste symbolise à la fois la vérité morale et l'impossibilité de vivre selon cette vérité dans la société mondaine. À travers lui, l'œuvre interroge la place de la sincérité, la puissance des usages sociaux, l'hypocrisie des relations et la difficulté d'accorder l'idéal et la vie commune. Il révèle aussi une tension essentielle de l'humanité: vouloir la justice absolue tout en demeurant attaché, malgré soi, à ce qui nous blesse et nous contredit.